Projets de colonisation de l'Algérie.
Publié le 16/01/2009 à 12:00 par emigrationalgerie
La colonisation vue par Bugeaud.
La guerre que nous allons faire, n'est pas une guerre à coups de fusils. C'est en enlevant aux Arabes les ressources que le sol leur procure que nous pourrons en finir avec eux. Ainsi, partez donc, allez couper du blé et de l'orge.
Ces paroles ont été prononcées en 1841 par le fameux Bugeaud, Maréchal de France et duc d'Isly, et qui fut, après ses campagnes dans le pays, Gouverneur général de l'Algérie de décembre 1840 à juillet 1847. (1)
Bugeaud entamait alors sa première campagne, durant laquelle il refoule Abd-el-Kader. Durant plus de deux ans, il va pacifier l'Algérie et fonder Orléansville.
La sécurité est complète dans un rayon de 30 lieues autour d'Alger, et cela va favoriser l'arrivée massive de colons en Algérie.
On voit de quelle manière Bugeaud envisageait la colonisation de l'Algérie, "conquise" rapidement après le débarquement à Sidi-Ferruch, près d'Alger, le 14 juin 1830.
C'est Bugeaud qui, véritablement, voulut soumettre l'Algérie. Jusqu'en 1839, c'était alors un calme relatif. Pas d'avancées intérieures ne furent entreprises, et on se contentait de préserver les places prises, où les soldats s'ennuyaient et dépérissaient.
Puis Abd-el-Kader souleva le mouvement de résistance.
En France, les débats des parlementaires allaient bon train. Bugeaud fait une déclaration remarquée à la Chambre, le 15 février 1840 :
L'abandon, (de l'Algérie)
la France officielle n'en veut pas; les écrivains, c'est-à-dire l'aristocratie de l'écritoire, n'en veulent pas. Les pères de famille, qui voient périr leurs enfants en Afrique, pourraient penser autrement, mais ils ne parlent pas, ils n'écrivent pas; ils travaillent et ne sont pas consultés... Il ne reste donc, selon moi, que la domination, la soumission du pays.
... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt agricole.
... Il faut donc que le pays soit conquis et la puissance d'Abd-el-Kader détruite.
Bugeaud voulait une invasion massive par la force, complétée par la suite par l'établissement de colons militaires.
Avec l'approbation du roi, le Maréchal Soult, Ministre de la Guerre, nomme Bugeaud Gouverneur général de l'Algérie, le 29 décembre 1840.
Bugeaud mènera alors, à partir de 1841, ses campagnes en Algérie d'une main de fer. Il prendra pour devise :
"Ense et Aratro" (par l'épée et par la charrue).
Bugeaud voulait ainsi récompenser les soldats qui tenaient le pays, risquant leur vie, protégeant les colons européens qui s'installaient, et maniant la pelle et la charrue entre deux combats, de la manière courageuse qui avait impressionné le duc d'Aumale (2). Quand celui-ci eut pris la Smalah d'Abd-el-Kader, les combats cessèrent, et le duc écrit alors au Ministre de la Guerre, au sujet de ces soldats :
La France peut compter sur son armée d'Afrique; elle trouvera ici des troupes disciplinées, braves guerriers; elles sauront donner partout l'exemple de toutes les vertus militaires et du plus pur dévouement au pays.
Le duc d'Aumale remplacera Bugeaud au gouvernement général de l'Algérie, de septembre 1847 jusqu'en février 1848, date à laquelle il dut s'exiler au moment de la révolution qui éclata ce mois-là.
Rentré en France depuis juillet 1847, Bugeaud dut subir les vindictes d'opposants à son idée de colonisation, et en particulier à celle du Maréchal de Bourmont, qui avait commandé en Algérie, de juin à septembre 1830, après sa "conquête" éclair de l'Algérie.
Bugeaud lui répondra par le biais d'une lettre adressée à Auguste Blanqui, le 15 juin 1847 :
... Sans doute Mr. de Bourmont n'a pas voulu voir ce que, à mon sens, il y a de louable dans ma proclamation; il a mieux ainsi épilogué, sans beaucoup de justesse, c'est là ce me semble la tendance de son esprit.
Ne suis-je pas bien coupable d'avoir dit cà et ceci à des soldats après l'énumération de leurs plus grands travaux : vous avez créé des villages et des fermes pour les colons civils, vous avez défriché les terres des cultivateurs trop faibles encore pour les défricher eux-mêmes, vous avez fait des prairies, semé des champs et vous les avez récoltés; vous avez montré par là que vous étiez dignes d'avoir une bonne part dans le sol conquis et que vous sauriez aussi bien le cultiver que le faire respecter de vos ennemis.
De quelque côté que je tourne et retourne ces paroles, je ne puis y trouver rien de blâmable. Je n'y vois qu'une simple recommandation aux pouvoirs publics, en faveur des soldats qui ont si bien travaillé, et plus encore en faveur de la colonisation, de la consolidation de la conquête.
Sa recommandation fut assez peu suivie. Des militaires libérés, ayant servi en Algérie, voulurent y retourner, voire même d'anciens légionnaires et des déserteurs de l'armée Bavaroise, mais cela ne représente qu'un tout petit pourcentage de la masse des colons.
D'autres projets de colonisation de l'Algérie furent proposés, dont les autorités prirent acte.
Nous allons en étudier quelques-uns grâce aux articles qui suivent, dans cette catégorie.
(1) Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie, duc d'Isly, général puis Maréchal de France, Gouverneur général de l'Algérie.
(2) Henri d'Orléans, duc d'Aumale.
(Image : Statue de Bugeaud à Alger - club-acacia.over.blog.com/)
Publié le 16/01/2009 à 12:00 par emigrationalgerie
La colonisation militaire.
Un extrait de livre, suivi d'une anecdote sur les "mariages au tambour".
La colonisation militaire.
(Généalogie Algérie Maroc Tunisie - N° 23 - 3° trimestre 1988)
(Extrait du livre : "Les villages d'Algérie", d'Emile VIOLARD (A.O.M.)
Après FOUKA, BUGEAUD poursuit son projet de colonisation militaire en peuplant de soldats libérables les villages de BENI-MERED et MAHELMA.
Pour BENI-MERED, aucune sélection n'est faite parmi les soldats : on désigne une compagnie du 48ème de ligne, composée d'un lieutenant et de 66 sous-officiers, caporaux et soldats, qui, le 18 Novembre 1842 arrivent sur le territoire où quelques mois avant, le sergent BLANDAN trouva une mort glorieuse.
BENI-MERED, située dans la plaine de la Mitidja, entre BOUFARIK et BLIDA, possédait de bonnes terres à blé, et un terrain uni facile à travailler. L'eau était abondante et - fait à noter - il n'existait pas de marécages alentour.
La compagnie prit donc possession de cet emplacement salubre et protégé des vents du sud par les montagnes de l'Atlas, dans les meilleures conditions. Les soldats-colons trouvèrent des maisons construites par le génie militaire.
On leur distribua, rations de vivres, vêtements, instruments agricoles, boeufs de labour, vaches, taureaux, brebis, chèvres, et quelques chevaux et juments provenant de récentes razzias.
La discipline militaire est appliquée dans toute sa rigueur, et comme à FOUKA, les colons sont soumis au travail en commun, ce qui - de même que dans ce village - provoque de violentes récriminations. Malgré les punitions sévères qui leur sont infligées et les menaces de renvoi au corps, les protestataires cessent le travail et refusent de faucher la récolte de céréales arrivée à maturité.
BUGEAUD s'imagine qu'il arrivera aisément à faire rentrer dans l'ordre les mutins au moyen de quelques bonnes paroles, et dans ce but, il se rend sur place. Il interroge chacun d'eux, les invite au calme, leur promet d'étudier leurs plaintes lorsqu'ils auront défriché un certain nombre d'hectares. Mais les soldats-colons répliquent :
"Le travail en commun serait parfait si chacun de nous travaillait consciencieusement, selon ses forces et ses aptitudes, pour assurer à la communauté la satisfaction de ses besoins. Mais il n'en est pas ainsi : il y a parmi nous des laborieux et des paresseux, et ceux-ci se croisent les bras et fument leur pipe, tandis que ceux-là peinent et piochent. Nous demandons en conséquence que les lots individuels qui nous avaient été promis nous soient distribués."
BUGEAUD, frappé par la justesse de ce raisonnement se rend à l'évidence, et peu après sa visite il accorde satisfaction aux intéressés en supprimant le travail en commun.
Il est donc arrêté qu'à côté des villages militaires seront aménagés des villages civils, et il y aura ainsi à BENI-MERED et à MAHELMA deux éléments de peuplement bien distincts en présence, ce qui permettra d'établir un parallèle entre les deux systèmes, et de mettre en lumière leur valeur relative, leurs qualités et leurs défauts.
Après leur désassociation, les soldats-colons de BENI-MERED et de MAHELMA furent mis en possession de leurs lots individuels. Les commandants des deux compagnies procédèrent à la répartition qui se fit par tirage au sort à BENI-MERED, et au choix par droit d'ancienneté, à MAHELMA - procédé peu équitable - les lots étant très inégaux d'après la nature du terrain.
L'avoir de la colonie de BENI-MERED se montait à environ 200.000 F. et chaque colon reçut, outre la somme d'argent qui lui revenait, environ 8 hectares de terres évaluées 400 F. l'hectare.
Mariages au tambour.
En août 1842, BUGEAUD pense que l'heure est venue de marier ses soldats-colons. Il expédie à TOULON les 20 sujets qui, d'après les appréciations du commandant de KOLEA,
"sont les plus sérieux et les plus méritants."
Le lendemain même de leur arrivée, ces heureux élus sont mis en présence, par les soins de la municipalité, de 20 jeunes filles pour la plupart orphelines, choisies parmi les domestiques de la bourgeoisie et les employées de magasin (alors que la simple logique commandant d'opérer le recrutement de ces futures femmes de colons parmi les filles de ferme du département).
La ville de TOULON accorde à chacune d'entre elles une petite dot de 200 F., et elles reçoivent en outre de nombreux cadeaux.
Après maintes péripéties, échange de fiancées entre camarades, ruptures et racommodements, on finit par s'entendre, et, au bout de 3 mois - délai maximum fixé par BUGEAUD - les mariages sont célébrés en grande pompe, avec accompagnement de tambours, clairons, musique, discours et sermons. Les 20 nouveaux couples précédés d'une fanfare défilent sous une pluie de fleurs devant le Conseil Municipal assemblé, puis joyeux et fiers, ils s'embarquent pour l'Afrique !
Ces "mariages au tambour" furent pendant quelques semaines l'objet de gloses de la presse française, et pourtant ils n'ont pas été en général plus malheureux que d'autres.
Si quelques-unes des toulonnaises, transplantées dans un milieu peu policé, où elles furent en butte aux trivialités de la soldatesque, prirent le parti de fuir le domicile conjugal, les trois-quarts de leurs compagnes s'enracinèrent, et, comme l'avait prévu BUGEAUD, firent de beaux rejetons !
Publié le 15/01/2009 à 12:00 par emigrationalgerie
La question des travailleurs résolue par la colonisation de l'Algérie. Par Raousset-Boulbon. colon en Algérie, 1848.
Etude réalisée par le comte Charles René Gaston Gustave de Raousset-Boulbon (Avignon 1817, Guaymas, Mexique, 12 août 1854), aventurier et flibustier qui, après avoir travaillé avec le duc d'Aumale, en Algérie, s'y établira comme colon, puis créera une république dans la région de Sonora, au Mexique.
Sa vie vaut la peine d'être étudiée, et plusieurs sites sur internet la retracent. On peut aussi regarder sur wikipédia pour en avoir une relation succincte.
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Dans le premier feu de son exaltation patriotique, le gouvernement provisoire a résolument abordé la question que les ouvriers lui posaient en ces termes :
"Nous sommes las de notre misère, nous voulons en sortir."
Le gouvernement provisoire a répondu qu'il garantissait du travail
A TOUS LES CITOYENS, promesse qu'il lui faut tenir à tout prix.
Le travail ne peut être payé que par l'industrie particulière; mais l'industrie n'a de puissance que jusqu'aux limites du capital dont elle dispose.
Déjà, depuis plusieurs années, les ressources de l'industrie ne pouvaient suffire à faire vivre tous les travailleurs et la misère envahissait de plus en plus les classes pauvres. La révolution de février a porté des coups terribles au crédit : en présence de la crise financière qui pèse sur la nation, n'espérons pas que la classe ouvrière puisse, avant plusieurs années, trouver dans l'agriculture, dans le commerce, dans l'industrie, le travail qui est sa vie.
Les besoins de la population excèdent les ressources actuelles de la France; déjà, depuis plusieurs années, nous voyons se développer avec une effrayante rapidité la lèpre du paupérisme et cette terreur morale qui se fait autour de la misère.
La Providence nous a gardé l'Algérie ! l'Algérie avec ses champs fertiles, ses mines de cuivre, de fer, d'étain, de plomb, d'argent, la soie, le coton, la laine, l'indigo, le tabac et mille autres productions qui, manufacturées par l'industrie, vont alimenter le commerce.
L'Algérie si longtemps calomniée, dédaignée, opprimée, ravagée par la guerre, menacée de l'abandon, l'Algérie s'ouvre à tous les travailleurs que la patrie ne peut plus nourrir; l'Algérie va sauver la France.
Grâce à vous, les colons vont avoir des députés: - c'est bien: - les colons vous en remercient. Nous avons besoin de parler, d'autant plus que nous sommes restés baillonnés pendant dix-sept ans.
Mais surtout, il importe qu'on nous mette au plutôt, en mesure d'agir, pour nous relever de l'abîme où nous a fait tomber le dernier ministère. Colons agriculteurs, commerçants, industriels, nous avons lutté courageusement, honnêtement contre les obstacles matériels suscités par une administration mauvaise et nous sommes arrivés à la ruine après un opiniâtre labeur de dix-sept ans.
Colonisez, colonisez promptement, sinon demain, nous achèverons de mourir de faim et cette terre sera maudite.- Demain vous aurez peut-être la guerre, et l'Afrique sera perdue.
Alors que ferez-vous en face de vos travailleurs sans pain, de votre population incessamment croissante, de la misère qui grandira comme la population ? Hâtez-vous donc législateurs, hâtez-vous avant que le dernier colon ne soit mort, en vous maudissant, hâtez-vous avant que votre armée d'Afrique, pressée entre les balles arabes et les canons de l'Angleterre, affamée par la terre et par la mer, ne soit réduite à mettre bas les armes, à la honte de notre nom et pour le malheur de la civilisation conquérante dont vous êtes l'avant-garde.- Hâtez-vous donc, faites passer la mer à votre armée de travailleurs, bien autrement puissante que votre armée de soldats.
Et quand je dis : colonisez !- je tiens à bien établir que je ne propose pas la colonisation comme un but, je l'indique au Gouvernement provisoire comme un moyen de tenir cette promesse solennelle.
"L'Etat garantit l'existence de tous les citoyens par le travail." Je l'indique comme un moyen de supprimer l'excédant de population qui détruit l'équilibre entre le capital et le travail.
J'insiste, parce que, de tous les genres de travaux que peut faire entreprendre l'Etat, il n'en est aucun dont les avantages puissent être comparés à la colonisation de l'Algérie.
Par les travaux que vous ferez en
France, vous provoquerez un
développement de la fortune publique. En
Algérie, cette fortune, - vous la
créerez.- Immense avantage pour l'Etat.
Par les travaux que vous ferez en France, vous procurerez à l'ouvrier, quoi ? - Sa journée. - Et pour le lendemain ? - Sa journée, toujours sa journée; rien d'assuré pour le lendemain. Le sort de l'ouvrier demeure le même, la misère est derrière lui et devant lui.- Le travail que vous ne pouvez lui donner éternellement, le travail aura un terme et l'ouvrier retombera dans sa misère. Par les travaux que vous ferez en Algérie, vous donnez à l'ouvrier le moyen
d'assurer sa vie; parce qu'il est aisé de laisser au travailleur le sol qu'il aura cultivé. Cette terre, ce patrimoine que vous donnerez à l'ouvrier, c'est son bien-être, sa moralisation, son rêve, c'est la fortune publique.
Donc, pour l'Etat et pour l'ouvrier, l'Afrique, comme base du travail vaut mieux que la France.
Comment colonisera-t-on ?
Combien de systèmes n'a-t-on pas proposés ! Plus d'un sans doute eut donné des résultats féconds. Pourquoi n'a-t-on pas essayé d'un seul ! Je ne veux pas récriminer, laissons en paix les morts; je ne veux avoir de regard et de pensées que pour cette France radieuse promise par l'avenir.
Aujourd'hui, c'est à la nation elle-même qu'il appartient de s'emparer des destinées de l'Algérie. Le temps des mièvreries administratives n'est plus; les destinées de l'Algérie seront grandes comme celles de la nation.
Plus d'un million de travailleurs viennent de tomber à la charge de l'Etat. Si la moitié, si le quart de cette masse d'ouvriers passe en Algérie, il faut compter par centaines de millions les sommes qui vont être jetées en masse, à cette Afrique traitée jusqu'à présent avec l'avarice sordide que les chambres appelaient de l'économie.
La révolution de Février a sonné l'heure de l'Algérie. Les esprits aventureux peuvent aujourd'hui monter au niveau de ce qui était hier considéré comme gigantesque.
Ce n'est pas la première fois que j'aborde cette question de l'Algérie. Colon agriculteur, j'ai qualité pour le faire. Déjà comme délégué des colons d'Alger, avec MM. St-Guilhem, Vialar, Franclien, Rancé, j'ai réclamé des mesures que je considérais comme nécessaires.
Je les résume et je les proclame aujourd'hui plus que jamais comme essentielles au développement de l'Algérie.
1°
Réhabilitation éclatante de la population civile d'Afrique, population énergique et laborieuse, tenue pendant dix-sept ans dans un état d'abjection systématique.
2° Application à l'Algérie des
institutions civiles et politiques dont va jouir la France républicaine.- Application immédiate.- La confiance est à ce prix.
3° Liberté pour l'armée comme pour l'administration d'
acquérir des intérêts dans la colonie. Avec cette condition seulement, vous attacherez au sol, vous dévouerez à l'oeuvre commune l'administration et l'armée.
4° Liberté pour chacun de prendre dans la colonisation la part qui lui conviendra, de cultiver comme il l'entendra, de bâtir, de planter, d'acheter, de revendre, de spéculer à son gré. Tout homme a son génie dont la nature lui est propre, laissez-le libre dans sa voie,
le travail ne se développe que dans les conditions de liberté les plus étendues.
Ces mesures qui doivent aider puissamment au développement de l'Algérie, nous les attendons de l'assemblée constituante; mais, dès aujourd'hui, le gouvernement provisoire, par un vaste système de colonisation, peut imprimer aux évènements dont l'Algérie sera le théâtre, une impulsion d'une puissance incalculable.
Que l'Algérie soit donc ouverte sans délai aux forces inoccupées de la France. Que des proclamations appellent les ouvriers, les commerçants, les industriels, les capitalistes, à venir prendre chacun leur part de cette oeuvre magnifique d'où sortira tout un peuple.
Loin de moi la pensée de conseiller au gouvernement de ne donner aux ouvriers, du travail qu'en Algérie,- en Algérie seulement.- Non, je le répète, parce que je veux être bien compris. La France a des canaux à creuser, les routes, des chemins de fer à construire, des marais à dessécher, des landes à défricher, des montagnes à boiser. La France a d'utiles travaux à faire exécuter; qu'elle appelle à ces travaux tous les ouvriers à qui l'industrie privée ne peut suffire : l'ouvrier doit être libre de rester en France : mais j'insiste dans ces feuilles que je livre au vent de l'opinion; j'insiste parce qu'elles seront oubliées demain; j'insiste parce qu'une vérité leur survivra,-
la vérité que voici :
De tous les travaux que peut entreprendre le gouvernement, il n'en est
aucun qui puisse réunir autant d'avantages pour l'Etat et pour les travailleurs que ceux assurés par la colonisation de l'Algérie. Pour les travailleurs, affranchissement du prolétariat, cet esclavage des temps modernes. Pour l'Etat, création d'une richesse qui doit doubler la France.
L'ouvrier doit être
libre de passer en Algérie.
Que le gouvernement assure en Algérie comme en France du travail à tous les ouvriers et leur bon sens les portera vers l'Algérie. Il les y portera d'autant mieux que leur titre de citoyen le suivra désormais. Ils n'auront plus à s'expatrier, parce qu'aujourd'hui la France doit passer la mer : l'Atlas est la France.
Qu'on ne recule pas devant les difficultés que semble présenter l'émigration et l'emploi immédiat de deux à trois cent mille travailleurs et même davantage. Un grain de sable pouvait arrêter le gouvernement d'hier; l'énergie de la révolution doit déplacer les montagnes.
Organisez l'émigration - et le courant qui ne tardera pas à s'établir vers le foyer de travail que vous aurez allumé, jettera chaque année cinq cent mille travailleurs dans les champs fertiles de l'Afrique.
Donnez à tous les émigrants une indemnité de route jusques à Cette, à Marseille, à Toulon.
Les moyens de transport ne manquent pas pour passer la mer. En qu'en débarquant sur les quais d'Alger, de Bône ou d'Oran, l'ouvrier trouve
aussitôt les chantiers ouverts.
Quelle sera la nature des travaux ? nécessairement et d'abord tous ceux qui sont la base d'un état social quelconque : ceux dont l'objet spécial est d'assurer la viabilité, la salubrité, la sécurité.
C'est à des commissions spéciales qu'il appartiendra de déterminer sous quelle forme le travail doit être offert aux émigrants. Pour moi, dès aujourd'hui, voici ma pensée.
Les émigrants,- à leur arrivée,- doivent être divisés en deux classes.
Les célibataires constitueront la classe des
ouvriers mobiles,- les pères de famille celle des
ouvriers sédentaires, ceux que l'Etat doit couvrir de toute sa sollicitude.
Occupons-nous d'abord de la première de ces classes que j'appelle
ouvriers mobiles.
Les commissions chargées de déterminer, de surveiller, de contrôler tous les travaux, les dirigeraient sur les chantiers, où des mesures seraient prises pour assurer un logement sain, une nourriture à bon marché, un travail convenablement rétribué et qui ne chômerait jamais. Le salaire sera-t-il fixé par jour ou à la tâche : les commissions en décideront; dès aujourd'hui cependant j'affirme, malgré les actes du gouvernement provisoire, que jamais un ouvrier habile, actif et fort ne se contentera du prix ordinairement fixé pour la journée, dans les travaux de terrassement.
Routes, canaux, chemins de fer, vastes hospices pour les malades, déssèchements de marais, défrichements, plantations, villages; tels sont les travaux à faire exécuter par les
ouvriers mobiles.Que ces ouvriers soient embrigadés, afin de leur assurer tous les bénéfices de la vie en commun, afin de développer en eux les instincts de sociabilité. Aussitôt qu'ils auront pu se connaître et s'apprécier, qu'ils se donnent eux-mêmes des chefs élus parmi eux. Soyez assurés qu'ils choisiront les plus dignes. Ainsi, en faisant appel à de généreux sentiments, vous élèverez l'esprit et l'âme des hommes, sur cette terre d'Afrique, si prompte à démoraliser les plus fermes.
Aux
ouvriers mobiles le vaste réseau de travaux publics qui fera circuler de nouveau la vie dans cette Afrique si chère à la République de Rome et que la République française va ressusciter.
Aux
ouvriers sédentaires, aux travailleurs
pères de famille, la fécondation du sol, l'exploitation des mines, le travail qui va chercher au sein de la terre, la richesse des nations.
La famille est la base de toutes les sociétés; la colonisation de l'Algérie doit reposer sur
la famille.
Parmi les éléments de la classe ouvrière, la famille est, au-dessus de tous les autres, digne de l'intérêt de la nation. Aussi, est-ce sur les émigrants, père de famille, que les commissions instituées par le gouvernement doivent concentrer leur plus active, leur plus religieuse sollicitude.
Aussi, dans le système de colonisation par l'Etat dont je trace ici l'incomplète ébauche, je n'hésite pas à poser ce principe absolu : -toutes les familles qui passeront en Algérie recevront du gouvernement, et de suite, des terres à cultiver.
On a donné jusqu'à ce jour dix hectares en moyenne à chaque famille. Est-ce trop ? est-ce trop peu ? le temps nous manque pour discuter.
Acceptons le chiffre de dix hectares.
De combien d'hectares l'Etat peut-il disposer ? L'Etat, d'après les rapports officiels, ne possède en Algérie que quatre cent mille hectares, suffisant pour quarante mille familles :- l'émigration d'une seule année peut en amener davantage.
Il est vrai que ces documents officiels sont inexacts,- en voici la preuve : -Dans la plaine des Hadjoutes, à 12 lieues d'Alger, le domaine a maintes fois assuré qu'il ne possédait rien. Une inspection ordonnée par le duc d'Aumale,
le seul de nos gouverneurs-généraux qui ait fait son travail, a mis quinze mille hectares à la disposition du domaine. Je ne doute pas, que, sous un gouvernement qui doit exiger plus d'actes que de papiers, les agents du domaine ne découvrent en dix-sept jours plus de terres domaniales qu'ils n'en ont découvert en dix-sept ans.
Au surplus, si la France veut sérieusement livrer l'Algérie à la civilisation et en extraire au profit de tous les peuples les richesses de toute sorte qui y demeurent enfouies, qu'elle n'hésite pas à s'approprier, au profit du bien public,
la totalité du sol possédé par les indigènes.
Nous n'avons pas le temps de discuter le droit et de nous défendre contre les idées d'extermination et de refoulement qui ne sont pas nôtres et
que nous repoussons énergiquement.
L'expropriation des indigènes est la condition première,
la condition inévitable de l'établissement des Français sur le sol.
Que des commissions soient donc nommées - sans délai - pour y procéder et régler une idemnité qui sera payée en rentes sur l'Etat, ou par le concessionnaire même.
Une telle expropriation n'a rien qui soit contre la justice et le droit.
Par cette mesure, l'Etat dispose de dix millions d'hectares de terres cultivables, superficie suffisante à l'établissement d'un million de familles d'agriculteurs.
Dans cette condition, engagé comme il l'est par la promesse du Gouvernement provisoire, à donner du travail à tous les ouvriers, l'Etat, faisant de l'Algérie entière, un chantier ouvert aux travailleurs, doit devenir résolument entrepreneur de colonisation. L'Etat fera ses affaires et il les fera bonnes tout en faisant celles des ouvriers.
Dans ce but, et sous les yeux des commissions spéciales, il sera procédé à la division, par lots très-multipliés, de tout le territoire de l'Algérie. Je suppose que ces lots soient distribués comme les cases d'un échiquier. Les cases blanches, subdivisées elles-mêmes en lots de dix hectares, seraient colonisées par l'Etat, les cases noires, subdivisées en lots d'une égale grandeur seraient vendues par adjudication, sur une mise à prix déterminée, pour être livrée à la colonisation individuelle. Ainsi l'Etat pourrait couvrir promptement une partie de ses dépenses.
Cette combinaison offre un immense avantage sur les travaux qu'il entreprendrait en France exclusivement.
Des lots plus ou moins considérables seraient également réservés pour être concédés à des capitalistes, par adjudication et avec de sérieuses conditions.
Il va sans dire que chaque famille de cultivateur, mise en possession d'un lot de dix hectares, y doit être établie aux frais de l'Etat. C'est une somme de trois mille francs au plus à dépenser par famille. En voici le détail :
- Maisonnette..... 1.200 francs
- Deux boeufs, deux vaches..... 300 francs
- Outils..... 300 francs
- Semences..... 200 francs
Total : 2.000 francs.
Reste 1.000 francs, à distribuer en pain, vin et viande.
Payée à la journée, une famille, composée de cinq personnes coûterait en moyenne 10 francs par jour.
Pour trois cent jours de travail, l'Etat payant à la journée, paierait 3.000 francs.
En établissant les familles, l'Etat dépense en un mois ce qu'il eut dépense en une année pour leur assurer du travail à la journée, mais la famille établie
cesse immédiatement d'être à charge à l'Etat.
En payant les travailleurs à la journée, l'Etat
ne change rien à leur position; il ne diminue pas leurs besoins. L'année finie, ils ont coûté ce qu'il eut fallu pour les établir et cette somme ne leur a produit que la vie animale de chaque jour,- et d'année en année, les ouvriers payés à la journée, demeurent à la charge de l'Etat, aussi longtemps que l'industrie privée ne peut pas les occuper.
Il s'offre à l'Etat un puissant moyen d'échapper à cette charge menaçante. C'est de donner à toutes les familles qui se présenteront, un
capital, au lieu d'un
salaire.Le capital, c'est le champ, la maison, le boeuf, la charrue, capital que l'ouvrier fécondera lui-même avec son propre travail.
A moins d'ignorer les notions élémentaires de la science économique, tout homme comprend avec quelle rapidité va se multiplier le capital de 3.000 francs, plus le sol, mis à la disposition du chef de famille. Par la multiplication de ce capital, la richesse publique s'agrandit; l'équilibre, aujourd'hui rompu, se rétablit entre le travail et le capital.
Dans ce système de colonisation, les parts faites à l'
ouvrier mobile et au
chef de famille sont inégales et ce n'est pas sans raison que je le propose ainsi.
La famille, garantie première de l'ordre et de la moralité, porte chez les classes ouvrières le labeur le plus rude et la plus lourde part de misère. A la famille donc, la plus sérieuse préoccupation de la sollicitude publique. A la famille
seule, la propriété du sol en Algérie.
Il sortira de cette mesure un puissant élément de
moralisation.Elle aura pour conséquence, on n'en peut douter, d'engager la plupart des ouvriers dans les liens de la famille, puisqu'en Algérie, seront offerts aux chefs de famille des précieux avantages, dont l'ouvrier célibataire doit être exclu.
La production agricole est une branche isolée des richesses de l'Algérie. Le système métallurgique de cette terre prédestinée offre à l'industrie des ressources inestimables.
Quel mode suivra l'Etat pour l'exploitation des mines ?
De toutes les formes de colonisation, l'industrie métallurgique est celle qui se prête le mieux à l'exploitation, au profit de la classe ouvrière.
Voici sommairement, une opinion dictée par le sentiment qui m'inspire ces lignes :
L'amélioration du sort des ouvriers.
Aucune concession de mines ne serait faite par l'Etat. Les mines seraient exploitées par les ouvriers eux-mêmes. L'Etat serait, au nom du bien public, le commanditaire de cette association.
Ainsi, l'Etat fournirait le capital nécessaire à l'exploitation, l'ouvrier fournirait son travail.
Sous la direction d'ingénieurs habiles, choisis par le gouvernement, acceptés par une commission, les ouvriers seraient appelés à
se gouverner eux-mêmes :à cet effet, tous les chefs de travaux seraient
élus par eux. Un
conseil, pareillement élu par les ouvriers et parmi les ouvriers, prononcerait sur toutes les questions règlementaires et disciplinaires qui se pourraient produire dans l'association.
Toutes les peines seraient infligées d'après l'arrêt de ce conseil, notamment l'exclusion des membres que l'association devrait rejeter. Ceux qui savent à quel point s'exaltent les sentiments généreux dans le coeur du peuple, lorsque ce puissant ressort est mis en jeu, verront dans le gouvernement des ouvriers par eux-mêmes, les meilleures garanties d'ordre, de travail et de sévère moralité.
Les produits de l'exploitation seraient partagés comme il suit :
- 1° A chaque ouvrier et à tous les chefs, un salaire journalier,
- 2° Cinq pour cent du capital engagé, pour le paiement des intérêts de ce capital, emprunté par l'Etat,
- 3° Cinq pour cent de ce même capital, somme destinée au remboursement,
- 4° Dix pour cent des produits après les prélèvements qui précèdent, somme destinée à la fondation de nouveaux établissements, dans le but d'améliorer le sort des ouvriers,
- 5° Le surplus des produits, c'est-à-dire quatre-vingt pour cent, après le prélèvement des salaires, seraient partagés entre les ouvriers dans une proportion arrêtée par les ouvriers eux-mêmes et déterminée par les statuts de l'association.
Un pareil système d'exploitation, ayant pour but le bien des ouvriers
en général et non celui de quelques-uns en particulier, je pense qu'il conviendrait de fixer un terme au droit que chaque ouvrier, admis dans l'association, aurait d'en faire partie.
Ainsi, aussitôt que la part des bénéfices d'un ouvrier s'élèverait à dix mille francs environ, l'ouvrier devrait se retirer pour faire place à un autre. Avec dix mille francs un ouvrier peut s'établir. Il est affranchi du prolétariat.
Il serait pourvu aux places vacantes par des commissions spéciales, qui s'efforceraient de les réserver, surtout à des hommes dont la vie antérieure motiverait un pareil encouragement.
L'association doit également assurer le sort des veuves, des orphelins, des vieillards et des invalides. Elle doit assurer l'instruction religieuse et l'instruction civile, la vie à bon marché et tous les soins que réclame l'humanité.
Dans une pareille association, non seulement
la misère est supprimée, mais le travail, lui-même, doit être organisé, encouragé et rémuniré de manière à devenir
attrayant.
Ainsi que des mines, des manufactures fondées par l'Etat peuvent être exploitées par l'association même des ouvriers.
On le voit assez, ma principale préoccupation dans cet écrit est d'appeler à la
propriété le plus grand nombre possible de
prolétaires. Ce serait une condition de paix pour la nation.
Terres, mines et manufactures, sont des capitaux que l'Etat prête aux ouvriers. Par un travail que l'émulation et la certitude d'arriver promptement à l'indépendance doit exalter, ces capitaux se multiplieront à l'infini. La production dépassera les besoins de la consommation, la vie descendra au plus bas prix possible et l'ouvrier prolétaire gagnera de quoi vivre largement.
Je le répète encore : C'est au point de vue de
l'intérêt social et non au point de vue de l'Algérie que je propose la colonisation. Les dépenses considérables qu'elle nécessitera ne sont pas motivées par la
colonisation, mais seulement par les besoins de la classe ouvrière.
L'Etat peut établir les ouvriers comme propriétaires en Algérie, ou comme associés dans le produit de certaines exploitations, en dépensant pour chaque ouvrier une somme qui n'excèdera pas de beaucoup trois cents fois le salaire journalier.
Que l'Etat consacre
en un jour, à l'établissement de chaque ouvrier, la somme qu'il dépenserait en
trois cents jours pour le même ouvrier. Les sacrifices de l'Etat
s'arrêteront là. Il aura fait de chaque ouvrier un homme libre et heureux.
Que l'Etat paie à chaque ouvrier la même somme comme salaire journalier, l'ouvrier demeurera constamment
à la charge de l'Etat.Le sort de l'ouvrier sera stationnaire; malheureux hier, l'ouvrier le sera demain et toujours.
A tous les hommes de coeur qui veulent l'amélioration des classes pauvres, la suppression de la misère, je dis :
Colonisez l'Algérie !
A tous les économistes bien convaincus que la plus impérieuse nécessité commande de rétablir entre le travail et le capital un équilibre, aujourd'hui rompu, je dis :
Colonisez l'Algérie !
A tous les hommes de progrès, qui sont jaloux de voir la France marcher en tête de la civilisation et porter la lumière du monde, je dis encore :
Colonisez l'Algérie !
A ceux qui possèdent châteaux, hôtels, meubles somptueux, fabriques, magasins, terres et forêts; à ceux qui sont riches et qui tremblent au milieu des masses d'ouvriers affamés, en face de ces lugubres infortunes de la faim et de la misère; à ceux-là je ne dis plus, mais je crie :
Colonisez ! Colonisez !
Oui, colonisez, arrachez promptement au sol et aux entrailles de l'Algérie, ces richesses qui, répandues dans la classe ouvrière, lui donneront à elle l'aisance, à vous la paix, à tous la prospérité.
Ce n'est pas seulement en vertu des promesses du Gouvernement provisoire, que le travail est le droit de tous. Des considérations d'un ordre bien autrement impérieux consacrent aujourd'hui cette maxime.
La révolution du 24 février n'est pas seulement une révolution politique : elle est surtout le premier degré d'une révolution
sociale que les générations futures verront se développer dans les phases successives marquées à l'humanité.
Les trônes tombés, les dynasties en fuite, le prestige de la royauté qu'un souffle emporte, les dictateurs d'un jour, les factions armées, les galons et les pavillons et toutes les vanités de l'homme : qu'est-ce que ces vulgaires accidents, derniers quolifichets des sociétés qui s'éteignent et dont la jeune génération ne parle plus qu'avec dédain.
Comme l'océan, les sociétés au-dessous de la surface qui s'offre aux yeux cachent des abîmes inconnus. Parfois l'océan des sociétés s'agite à la surface et la vague populaire roule confusément avec la vague royale. Ce sont là les tourmentes politiques qu'un jour soulève et qu'un jour efface.
Comme l'océan, les sociétés ont aussi des soulèvements intérieurs qu'une force mystérieuse fait bouillonner au fond de leurs abîmes. Irrésistibles orages qui jettent la mer hors de ses limites, engloutissent plaines et montagnes avec leurs habitants et leurs villes, et font surgir des terres nouvelles aux yeux du navigateur étonné.
Un ouragan pareil soulève les sociétés depuis un siècle. Singulier aveuglément des hommes ! Leurs yeux n'apercevraient de trouble qu'à la surface et voilà qu'ils ont disparu. Les penseurs disaient : Le bouillonnement social est au fond de ces multitudes, exploitées tour à tour par les partis affamés de pouvoir; et voilà qu'aujourd'hui tous les partis s'engloutissent avec leur individualisme coupable, leurs erreurs et leurs espérances.
Les penseurs avaient raison. Le monde était remué dans ses entrailles et non pas à la surface. La révolution de février n'appartient à aucun parti, elle appartient au monde.
Ainsi donc, ouvriers obscurs ou glorieux de l'oeuvre sociale, n'oublions pas que notre devoir est de grouper l'humanité autour des lois fraternelles qui seules conviennent à la pureté de son origine, à la grandeur de ses destinées.
Réformons en France une société qui tombe en dissolution.
Fondons en Algérie une société nouvelle, sur les bases fondamentales de l'humanité, sur la liberté, sur l'égalité, sur la fraternité.
Fondons une société nouvelle qui deviendra l'exemple du monde.
Dans cette société,
- La famille sera honorée,
- La propriété sera respectée,
- Le travail sera glorifié,
- La misère sera supprimée,
- La vie sera attrayante,
- Les hommes béniront Dieu !
Ajoutons, après avoir fait la part des travailleurs de la pioche et de la charrue, qu'il est un autre genre de
travailleurs non moins utiles, auxquels doivent s'ouvrir à deux battants, les portes de l'Algérie. A ceux-là, aussi, l'Etat doit des garanties et des encouragements. Je veux parles des
travailleurs du capital.
Aujourd'hui, où, soit par ignorance, soit par terreur, on ne glorifie que le
travail des bras, il est important de rappeler cette vérité, fondamentale pour toute société qui ne veut pas revenir à l'état sauvage; PAS DE CAPITAL, PAS DE TRAVAIL !
Après une révolution dont le caractère est encore plus social qu'il n'est politique, avec un gouvernement, expression d'une société libre, nul doute que des vues élevées ne président à la marche toujours progressive de la Nation. Le mot
REFORME domine tout notre avenir; la réforme dans le système financier de l'Etat ne se fera pas attendre et, sous l'influence de la liberté, le génie de la Nation, prenant un essor comprimé depuis si longtemps, ne peut tarder d'ouvrir au travail des horizons nouveaux.
Le travail doit être compris dans la plus large acception de ce mot. Le penseur comme l'artisan, le poète, le financier, le commerçant comme le dernier des manoeuvres sont des
travailleurs. Bientôt, il faut l'espérer, il en sera de la France comme de cette puissante société des Etats-Unis, où l'homme qui ne travaille pas est un non-sens. A ce titre seulement le travail peut être élevé et glorifié.
Toute l'action d'une société qui se meut dans la sphère harmonieuse du travail, repose sur le
capital.Pas de capital, pas de travail ! pas de travail, pas de
PROGRES.
Les hommes dont la pensée, dont la parole illuminent la marche de notre pays doivent tendre, par toute leur influence, à conserver, à multiplier le capital : le progrès social est à cette condition; hâtons-nous de répéter que nous entendons par capital tout ce qui concourt à la production : la
maison, le
boeuf, la
charrue, les
outils de l'
atelier, le
navire qui fend les mers, l'
intelligence du penseur, les
bras de l'ouvrier, toutes ces choses sont des
CAPITAUX. L'or et l'argent ne forment qu'une faible partie de ces capitaux; une société peut arriver à ce point de perfection que l'argent et l'or, valeurs de pure convention, capitaux improductifs par eux-mêmes, seraient suppléés par
le crédit.
Tous les efforts d'un gouvernement progressif devront tendre à populariser, dans notre pays, où l'on en soupçonne à peine la puissance, ce levier qui remue le monde et pousse en avant les sociétés :
le crédit.
Espérons-le, nous sommes à la veille du jour où l'on comprendra clairement la vérité de ce principe : mais c'est au gouvernement à prendre hardiment l'initiative. La Nation peut gagner un siècle sur l'avenir. Les prodiges accomplis aux Etats-Unis l'ont été par le crédit. Qu'on ne mette pas en avant les faillites et les banqueroutes, le temps nous manquerait pour opposer à ces terreurs exagérées le tableau des capitaux immenses accumulés aux Etats-Unis par la seule puissance
du crédit.
Nous avons, à quarante heures de la France, une terre aimée du soleil, où nous réaliserons les mêmes prodiges. Que l'Etat ne se borne pas à y jeter brutalement les millions qui seront le salaire de la classe ouvrière, salaire immense que le gouvernement provisoire a solennellement promis au travail, conséquence inévitable, conséquence morale, conséquence heureuse de la révolution sociale accomplie en février.
Que le gouvernement dans cette pauvre Algérie dévorée par l'usure,
fonde, sans hésiter, des institutions de véritable crédit; qu'il organise partout des comptoirs d'escompte, des banques au profit de l'agriculture comme du commerce.
Aussitôt les
capitaux industriels prompts à s'épouvanter, également prompts à reprendre leur audace, dès que des garanties leur seront offertes, reviendront d'eux-mêmes appelant autour d'eux le
travail qui les féconde. L'Algérie est depuis longtemps jugée : à l'agriculture, à l'industrie, au commerce elle offre un champ dont les ressources sont immenses, dont les limites sont inconnues : mais ces trois branches du travail humain ne s'y développeront sans obstacle que sous la condition expresse de pouvoir s'appuyer sur les puissantes bases du
crédit.
Que gouvernement n'hésite pas. Qu'il exploite avec intelligence et hardiesse cette terre célèbre qui fit la richesse de Rome. Elle accroitra dans une proportion inespérée les richesses de la patrie commune, et nous verrons se réaliser dans notre France Africaine les destinées qui lui ont été tant de fois prédites par des esprits enthousiastes.
En proposant un système, je n'ai pas la prétention d'être exclusif. Sous le règne de la liberté, l'Afrique doit s'ouvrir à tous les systèmes.
Cabet ne pensera plus à jeter dans les solitudes du nouveau monde les fondements du
communisme Icarien.Les belles plaines de l'Algérie lui sont ouvertes :
Elles s'ouvrent également pour les disciples de
Fourrier. Elles s'ouvrent à tous les systèmes parce qu'il est du devoir d'un gouvernement progressif d'encourager les hommes d'action et de pensée dans leurs tentatives, même les plus audacieuses.
Tellement controversées, tellement rejetées avec dédain que soient les théories socialistes, je pense qu'un homme de bien ne doit en aborder l'étude qu'avec un religieux respect. On dit : ce sont des rêves ! Eh pourquoi des rêves; parce que les philosophes socialistes espèrent rendre l'humanité meilleure. Mais n'ont-ils pas raison de l'espérer, et d'y travailler courageusement malgré l'indifférence, l'ironie, la persécution. Les socialistes tendent à réaliser la famille humaine. Si c'est un rêve, c'est un beau rêve !
En vérité ! ceux-là sont bien à plaindre, qui, pour chasser de nos coeurs ces aspirations ardentes vers l'avenir, ne trouvent d'argument que dans la philosophie du désespoir, philosophes des coeurs glacés, perpétuel blasphème contre les hommes et contre Dieu.
Oui, l'Algérie doit s'ouvrir au travail sous toutes les formes : à cette condition, il s'y développera dans toute sa puissance. A cette condition, un peuple jeune, et fort comme le sont les peuples nouveaux, va germer sur ces plages, où s'assied la France régénérée.
Portons nos regards au delà des mers et considérons avec recueillement ce peuple des Etats-Unis que les centenaires ont vu naître. Confiez au travail le berceau de la France Algérienne, abritez-le sous des institutions libres et fraternelles et bientôt ce peuple, glorieux enfantement d'une république, tendra la main par-dessus l'Atlantique au géant du nouveau monde.
RAOUSSET BOULBON.
Un dernier mot. Ceci n'est pas un système, ce n'est pas un plan : c'est UNE IDEE.
La question des travailleurs, question terrible, domine tous les esprits. Que faire ? Voici ma pensée.
En France, vous dépenserez en détail des sommes colossales et vous entretiendrez le PAUPERISME.
En Algérie, jetez UN MILLIARD, vous ferez, de prolétaires, propriétaires, cent mille familles d'agriculteurs, cent mille familles de mineurs; un MILLION d'individus. Dépensez deux milliards, vous ferez le double. Vous donnerez à la France des richesses incalculables.
L'industrie, l'agriculture, le commerce, champ libre ouvert aux capitalistes, puiseront dans les institutions de
crédit QUE VOUS AUREZ FONDEES, une force qui centuplera leur puissance.
En Algérie, vous jetez un peuple.
En France, vous supprimez la misère.
Voilà mon idée.
Si elle est bonne, propagez-la, fécondez-la.
30 mars 1848.
Référence :
- Auteur : Raousset-Boulbon, Gaston, Raoulx (1817-1854, comte de). Auteur du texte.
Publication : Avignon, T. Fischer aîné, 1848.
32 p. in-8°
Notice n° / FRBNF31177441.
- Voir aussi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_de_Raousset-Boulbon et plusieurs autres sites.
Publié le 14/01/2009 à 12:00 par emigrationalgerie
Le projet Achard pour l'émigration des Alsaciens en Algérie.
Dès mai 1842, un projet fut présenté au Ministre de la Guerre, émanant de Me. ACHARD, notaire, maire de Hochfelden et Conseiller général du Bas-Rhin.
Il dresse un portrait des émigrants potentiels en Alsace, précise les raisons qui les pousseraient à s'expatrier, et propose des solutions.
Nous sommes sous la Monarchie de Juillet, et c'est Louis-Philippe qui est le roi. Sur les 34,2 millions de français, on compte 6,9 millions de propriétaires de terres agricoles, mais 90% d'entre-eux possèdent et/ou exploitent moins de 5 hectares. C'est le cas en Alsace où la propriété agricole est très morcelée. La vie est difficile, et une grande misère règne à la campagne.
Depuis 1840, les villes commencent à recevoir régulièrement l'apport d'une population d'origine rurale, de 40 à 50.000 personnes par an, souvent des cadets de famille et des petits journaliers issus des terroirs surpeuplés.
Ce sont surtout les centre-villes qui subissent l'afflux de population d'où une dégradation des conditions d'habitat et de fonctionnement... et une dilatation des villes en direction des faubourg et des zones d'urbanisation nouvelles. ("Contexte", Th. Sabot, 2007).
Les ouvriers des cités connaissaient eux aussi une sombre misère. Tout cela dans un contexte difficile : fréquents changements dans les ministères, la Chambre dissoute (en juin), les attentats....
Cela fait 12 ans que la France a débarqué en Algérie. Le pays n'est pas encore pacifié dans sa totalité, et la colonisation traîne à se mettre en route. Déjà, on pensait au débouché Algérien pour désengorger les villes et donner du travail aux chômeurs, des terres à cultiver aux agriculteurs.
Pour étudier plus avant cette question, le gouvernement décide la création d'une mission qui se rendra sur place. On charge de cela un vieux soldat de l'Empire, Nicolas Jean-de-Dieu SOULT, maréchal (promotion de 1804), duc de Dalmatie, et présentement Ministre de la Guerre.
Un groupe de 9 personnes est formé, conduit par Me. ACHARD, notaire à Hochfelden (Alsace, Bas-Rhin), maire de ce village et membre du Conseil général du département.
Parti de Strasbourg, les voyageurs arrivent à Toulon le 27 décembre 1841, vers 23 heures. Un bateau partait pour l'Algérie le lendemain, mais à cause d'un problème administratif à la sous-intendance militaire, pour la régularisation de leur embarquement, ils ne purent embarquer sur ce bateau, et durent séjourner une semaine à Toulon. Le 3 janvier 1842, ils montent à bord de "La Chimère" et arrivent à Alger le 7 au soir.
Durant leur séjour en Algérie, les délégués parcourent le Sahel dans tous les sens, de la mer à la plaine, de Fouka et Kaléah à la Maison-Carrée et la plaine, autant que le temps et la prudence le leur permirent.
Ils ont vu les villages commencés et les emplacements de tous ceux projetés. Ils ont recueillis les idées du Gouverneur général et du Directeur de l'Intérieur sur la colonisation. Ils ont observé de près et en détail, la population répandue sur place, la nature et l'espèce des ouvriers et colons (ou soi-disant colons) débarqués chaque semaine à Alger.
Ils ont observé ce qui existe alors de culture, ce qu'on peut espérer du sol avec une population active, vigilante et véritablement agricole.
Selon les propres paroles de Achard :
"Enfin j'en ai assez vu, assez appris pour me former une idée exacte du pays, de ses ressources, de ses besoins, du parti qu'on peut en retirer, et de ce qu'il faut pour établir la colonie sur des bases solides et la mettre en voie de prospérité."
En mai 1842, ACHARD présente son projet au Ministre.
LE PROJET ACHARD ET SON RAPPORT AU MINISTRE.
Observations préliminaires.
A Monsieur le Maréchal, duc de Dalmatie, président du Conseil, Ministre Secrétaire d'Etat de la Guerre.
Monsieur le Ministre,
J'ai à vous rendre compte de la mission dont vous m'avez honoré, mais, avant d'en venir à mon rapport, permettez-moi de vous présenter quelques observations préliminaires et de vous expliquer, avant tout, comment il se fait qu'un notaire de campagne se trouve mêlé à une question aussi importante et aussi brûlante d'actualité que celle de la colonisation de l'Allgérie.
Etabli depuis passé vingt ans en Alsace, j'ai étudié les moeurs et le caractère de ses habitants, si différents de ceux des autres départements.
J'ai admiré le haut degré de perfection auquel ils ont poussé l'agriculture, l'éducation des bestiaux, et y ai reconnu la cause de l'énorme différence de revenu qui existe entre la même quantité de biens loués dans ce pays et d'autres de l'intérieur, et même limitrophes.
Devenu ensuite témoin oculaire de nombreuses émigrations, toutes sans exception, dirigées vers l'Amérique, j'ai cherché à m'expliquer comment, avec tant d'éléments de prospérité, un sol admirable et fertile, des populations entières en venaient à s'expatrier, sans autre motif apparent que le besoin de changer d'air.
Mes fonctions de maire m'ont aidé dans cette recherche.
Souvent appelé à prêter mon ministère à ces émigrants, j'ai été admis à la connaissance de leurs affaires, à la confidence intimée des causes réelles de leurs déterminations.
Pour la plupart du temps, une gêne financière, un malaise général ignoré des autres, comprimé par un faux orgueil, en ont été la cause déterminante; mais souvent aussi l'influence de l'exemple en fut la seule.
Je n'ai jamais vu d'émigration isolée commencée par un individu; elle a toujours été suivie de plusieurs autres. La contagion ne s'arrêtait pas à la même commune; elle gagnait autour d'elle de village en village, et, lorsqu'elle s'arrêtait, ce n'était que par intermittence et pour recommencer plus tard.
Les causes de cette maladie me sont connues; je crois, Monsieur le Ministre, devoir vous les soumettre; elles vous expliqueront les raisons qui me font dire que le moment est venu de profiter des circonstances pour faire tourner au profit de l'Afrique des émigrants qui, jusqu'à ce jour, n'ont pas pris d'autre direction que celle de l'Amérique.
Je tâcherai d'être bref.
En aucun lieu du monde la propriété n'est aussi morcelée qu'en Alsace; les parcelles d'une contenance au-dessous de dix ares sont innombrables; celles d'un hectare d'un seul tenant, faciles à compter.
Si ce morcellement a l'inconvénient d'augmenter les frais de culture, il a aussi l'avantage de permettre aux moins aisés d'avoir son coin de terre; aussi l'Alsacien est-il essentiellement propriétaire, et tient-il à l'être partout.
Nos villages ne ressemblent en rien à ceux de l'intérieur de la France; toutes les maisons en sont agglomérées. La ferme extérieure, avec ou sans cheptel, est inconnue dans ce département; le cultivateur est toujours propriétaire de l'un et de l'autre.
Une espèce de droit d'aînesse a de tout temps existé en Alsace et y existe encore; la maison paternelle, le train de culture qui y est attaché, se transmettent toujours de père en fils, à un prix modique; avec eux suivent les biens détenus à bail.
Il s'ensuit que le frère aîné, devenu possesseur de la maison paternelle, est souvent un gros cultivateur, suivant qu'il a plus ou moins de biens à ferme, tandis que ses frères et soeurs ont déchu et se trouvent établis sur un pied bien inférieur.
C'est de la sorte que la grande culture s'est soutenue jusqu'à ce jour en Alsace.
Mais, depuis vingt ans, elle est battue en brêche; elle chancelle aujourd'hui, et sera tôt ou tard anéantie.
La hausse du prix vénal des biens, devenue disproportionnée avec leur revenu, a déterminé les propriétaires à vendre.
Une quantité énorme de ces biens a quitté de la sorte l'état de biens à ferme, pour rentrer dans la masse des propriétés, après une division infinie.
Les maisons et bâtiments ruraux, construits pour les besoins d'une grande exploitation, sont restés les mêmes, tandis que les biens qui servaient à les utiliser ont diminué dans une proportion effrayante. Aussi, lorsqu'un cultivateur ne parvient pas, de son vivant, à transmettre sa maison et à y attacher quelques biens pour en soutenir l'exploitation, le jour de son décès marque celui de sa dislocation.
Le partage égal des biens entre tous les enfants, l'absence de biens à ferme, ne permettent à aucun d'eux de se charger d'un immeuble sans produit et sans utilité.
Tous étant pourvus, la vente en devient difficile, souvent même impossible; ne restent plus alors que la vente et la démolition d'une partie des bâtiments, et la réduction du reste à de moindres proportions.
Ces explications, Monsieur le Ministre, ne soit point hors de propos ici, et vous allez voir qu'elles rentrent au contraire tout à fait dans le sujet que je traite; car il en résulte que la mise en circulation d'une aussi grande quantité de biens, restés longtemps entre les mains de familles qui les laissaient à bail, a forcé les agriculteurs à des acquisitions devenues onéreuses et souvent la cause de leur ruine, a rendu inutiles les grands bâtiments d'exploitation, par une réduction notable des terres qui y étaient attachées, et menace, par sa continuité, d'une ruine plus ou moins prochaine tous ceux qui ne subsistent plus que par le peu qui leur reste;
Que le cultivateur se trouve endetté outre mesure et lutte avec peine contre les charges qui l'accablent;
Qu'il règne enfin dans tout le pays un malaise général, qui prédispose singulièrement aux émigrations.
Cette cause n'est pas l'unique, car j'ai vu partir des familles entières qui n'étaient mues par aucune de celles que je spécifie.
Celles-ci poussées par un besoin de déplacement, le désir d'augmenter leur bien-être par un accroissement de propriété auquel elles ne pouvaient plus prétendre dans leur patrie.
La terre reste la même en présence d'un accroissement sensible de population; bientôt elle manquera à ses bras et à ses besoins.
Les deux départements du Rhin ne se trouvent pas seuls dans cette position; nos voisins d'outre-Rhin, de la Bavière Rhénane, de la Suisse, souffrent également et, par d'autres causes peut-être, sont travaillés par la maladie d'émigrer.
Chaque année leurs nombreuses et immenses voitures, chargées de meubles, accompagnées de leurs familles, sillonnent nos contrées pour se rendre au Havre, et viennent réveiller chez nos cultivateurs les idées de suivre leur exemple.
Je n'ai pu rester impassible à de pareils évènements, dès que j'ai vu les progrès de la maladie; je n'y ai pas cherché remède, je ne la pouvais pas; mais j'ai cherché à donner à ces émigrations une direction autre que celle de l'Amérique; j'ai cherché à l'utiliser au profit de la mère-patrie.
J'ai demandé des terres aux contrées de la France qui en ont trop et manquent de bras; mais, si j'ai trouvé d'immenses propriétés à acquérir ou à louer en entier, je n'ai trouvé nulle part de propriétaires qui connussent assez leurs intérêts pour se déterminer à vendre un tiers ou moitié de leur bien, pour faire produire au reste autant que leur rapportait la totalité auparavant.
Or, l'Alsacien, tenant avant tout à être propriétaire et non fermier, cette combinaison n'aurait pu marcher qu'en devenant l'objet d'une spéculation, ce que je ne voulais pas.
Mes vues se sont alors portées sur l'Afrique; ce pays seul m'offrait un débouché : dès 1834 je l'étudiais.
En 1836, je voyais à Paris Mr le Maréchal Clauzel, avec lequel j'étais en relation; mais le moment n'était pas encore venu; l'ajournement fut décidé.
De 1836 à ce jour, j'ai été témoin de nombreuses et nouvelles émigrations, provoquées plus par un espoir vague d'amélioration que par la gêne. La maladie avait fait des progrès puisqu'elle agissait sur l'imagination de l'homme; dès lors je crus le moment d'agir venu; je m'adressai à vous, Monsieur le Ministre, pour m'aider sinon à la combattre du moins à l'utiliser.
Placé, comme je le suis, sur les frontières de l'Allemagne, de la Bavière et de la Suisse, dans un département disposé lui-même à l'émigration, je trouverai dans son sein et dans ses alentours des colons excellents cultivateurs, tels qu'il en faut à l'Algérie.
L'Alsacien, comme ses voisins, dont il parle la langue, ne reste pas indéfiniment attaché, comme le Français de l'intérieur, au sol qui l'a vu naître; il le quitte plus facilement sans pour cela l'aimer moins, mais il trouve une patrie partout où il devient propriétaire d'un sol qui le paye de son travail, le nourrit et lui donne quelque aisance.
Il ne s'expatrie pas comme lui pour aller chercher fortune, la faire et revenir chez lui, aussi vite que possible, pour jouir de l'aisance qu'il a acquise.
Une fois parti, il lutte avec courage contre l'adversité, contre les obstacles; il est persévérant, tenace, et lorsque ses efforts sont couronnés de succès, loin de songer à revenir, il s'attache encore plus au sol, il s'y identifie, il fait appel à ses amis et connaissances.
Ses belles qualités, comprimées par la gêne, se montrent alors dans tout leur éclat : il est obligeant, se fait le soutien, le conseil de ceux qui se sont rendus à son appel; il les aide de sa bourse et de tout ce dont il peut disposer.
Généralement brave, disposé à l'état militaire, amateur du plaisir de la chasse, par conséquent accoutumé au maniement des armes, il fera un excellent milicien et ne craindra pas de défendre, les armes à la main, le foyer domestique, ni d'aller au secours de ses voisins.
Cultivateur pratique par excellence, il lui faut moins de temps qu'à un autre pour connaître le climat sous lequel il se réfugie, la nature du sol qui lui est confié, et pour savoir ce qui lui convient le mieux et ce qui peut lui rapporter le plus.
A force de peines et de travail, il rend fertiles les terres les plus ingrates, leur fait produire tout ce qu'elles peuvent donner; actif, entreprenant, parfaitement entendu dans l'éducation des chevaux et des bestiaux en général, il est, sous tous ces rapports, le meilleur colon du monde.
Qu'on transporte cent de ces familles n'importe où, pourvu qu'elles aient des terres cultivables, des moyens d'exploitation, un débouché assuré à leurs produits : je garantis le succès, l'avenir du pays qu'elles auront adopté pour nouvelle patrie.
Avec de pareils éléments, si on sait soutenir la colonie à sa naissance, si on la couvre d'une protection active et entendue, l'Afrique, dans peu de temps, se suffira à elle-même, et bientôt redeviendra ce qu'elle fut dans l'antiquité, le grenier du monde.
En me mêlant de colonisation, j'ai eu deux buts : celui de changer la direction des émigrations en lui ouvrant un débouché qui assurât son avenir et ne privât pas la mère patrie de la ressource des connaissances pratiques et de la fortune des émigrants; celui d'utiliser à cet effet notre nouvelle colonie et, d'onéreuse qu'elle a été jusqu'à présent, la rendre productrice et avantageuse.
Mais, je vous l'avouerai, Monsieur le Ministre, l'Amérique nous fera une rude concurrence : elle a aux yeux de nos cultivateurs des avantages marquants sur l'Afrique : d'abord la priorité, ensuite similitude de climat et sécurité complète.
En Afrique, au contraire, le climat, les produits du sol sont autres; c'est une nouvelle étude à faire pour nos cultivateurs; la sécurité n'étant point entièrement acquise, le colon aura des chances désagréables à courir, peut-être sa vie, ses nouveaux foyers à défendre.
Ces différences ont, jusqu'à ce jour, été un obstacle grave et ont empêché les Alsaciens de diriger leurs pas vers ces contrées; mais cet obstacle n'est pas insurmontable.
L'Alsacien n'a confiance qu'aux siens, qu'à ceux qu'il connaît de longue date, qu'à ceux qui peuvent parler par expérience; c'est pour être dans cette position, pour pouvoir répondre "de visu" à toute objection, pour pouvoir donner sur le sol et sur ses produits des renseignements positifs, que, de compagnie avec d'autres Alsaciens, j'ai fait le voyage d'exploration que vous avez ordonné.
Je puis aujourd'hui combattre avec avantage les prôneurs de l'Amérique, et je crois pouvoir affirmer que, guidés par un compatriote dans lequel ils sont habitués à mettre leur confiance, qu'ils ont vu quitter sa famille et ses affaires pour aller dans leur intérêt voir l'Afrique, y recueillir les renseignements dont ils ont besoin et qu'ils n'auraient jamais pu se procurer par eux-mêmes, qu'ils sauront avoir débattu et arrêté leurs intérêts avec le Gouvernement, avoir fait valoir leurs droits à sa protection et la leur avoir assurée.
Je puis affirmer, dis-je, que les Alsaciens et leurs voisins prendront la route de l'Algérie, de préférence à celle de l'Amérique, lorsque ce compatriote pourra en conscience leur dire : voici les conditions et les avantages que j'ai obtenus pour vous de l'Etat; c'est lui qui vous appelle, qui vous couvrira de sa protection, veillera à votre sécurité, favorisera le succès de vos établissements, et vous ne serez la pâture d'aucune espèce de spéculation; et c'est moi, que vous connaissez, qui suis allé en Afrique pour voir le pays exprès pour vous, moi qui pourrai soigner vos intérêts ici, vous protéger encore là, c'est moi qui vous conseille et vous engage à y aller.
Une intervention aussi directe et aussi précise de ma part aura certes de l'influence.
Je crois vous avoir démontré, Monsieur le Ministre, qu'il y a en Alsace prédisposition motivée pour l'émigration, et, d'après les explications que je viens d'avoir l'honneur de vous donner, vous reconnaîtrez avec moi qu'il y a deux espèces de colons à pourvoir : celui de moyenne fortune, qu'un malaise pousse à chercher une amélioration dans sa position; et les cadets de famille, qui, pour faciliter l'établissement de leur aîné, en se maintenant à un rang égal, s'expatrieront après être, au préalable, mariés dans des familles se trouvant dans une position identique à la leur. Leur fortune leur permettra d'emmener avec eux un domestique assez nombreux pour satisfaire aux besoins des exploitations qu'ils voudront fonder.
J'ai des vues particulières sur chacun de ces colons, je les émettrai à leurs places respectives.
A présent, Monsieur le Ministre, que j'ai eu l'honneur de vous faire connaître comment il se fait que je m'occupe de colonisation, et quels sont les éléments que j'ai à l'entour de moi, j'arrive à mon rapport sur mon voyage d'exploration.
RAPPORT.
Je suis parti de Strasbourg, avec mes huit compagnons de voyage, sans avoir pu connaître l'époque de départ des paquebots de l'Etat.
Arrivé à Toulon le 27 décembre, à onze heures du soir, j'appris qu'il y avait un départ pour l'Afrique le lendemain.
A la pointe du jour, je me rendis chez M. le sous-intendant, pour faire régulariser notre embarquement. Il était déjà au port, et, lorsque je parvins à l'approcher, il était trop tard, le bâtiment était parti; huit jours de séjour forcé à Toulon nous furent imposés par cette circonstance.
Embarqués sur "La Chimère" le 3 janvier, nous sommes arrivés à Alger le 7 au soir.
Pendant mon séjour dans cette province, j'ai parcouru le Sahel dans tous les sens, de la mer à la plaine, de Fouka et Koléah à la Maison-Carrée et la plaine, autant que le temps et la prudence me l'ont permis.
J'ai vu les villages commencés et l'emplacement de tous ceux projetés. M. le gouverneur général et M. le directeur de l'intérieur m'ont, l'un et l'autre, communiqué leurs idées sur la colonie.
J'ai observé, de près et en détail, la population actuelle répandue dans le massif, la nature et l'espèce des ouvriers et soi-disant colons débarqués chaque semaine à Alger.
Ce qui existe en ce moment de culture, ce qu'on peut espérer du sol avec une population active, vigilante et véritablement agricole.
Enfin, j'en ai assez vu, assez appris pour me former une idée exacte du pays, de ses ressources, de ses besoins, du parti qu'on peut en retirer, et de ce qu'il faut de toute nécessité faire pour établir la colonie sur des bases solides et la mettre en voie de prospérité.
Après avoir achevé mon exploration dans l'Algérie, je me suis rendu à Bône, dont j'ai visité le territoire. Chemin faisant, en allant et en revenant, je me suis arrêté à Philippeville, dont j'ai visité les environs, ainsi qu'à tous les points de la côte où nous avons des étalissements.
Je traiterai la question de Bône et de Philippeville séparément de celle d'Alger.
ALGERIE.
Dans le massif, les Arabes sont peu à redouter le jour, et, avec des précautions et de la prudence, on peut se mettre à l'abri de leurs attaques nocturnes.
L'achèvement de l'obstacle diminuera leurs incursions, une population compacte et vigilante fera le reste.
Fouka, situé à quelques centaines de pas du pays des Hadjoutes, tribu redoutable sous tous les rapports, devra être longtemps encore tenu sur un pied respectable de défense : ce village touche à l'obstacle et deviendra le but les principales attaques des Arabes; il devra couvrir le reste du massif.
Mais, Monsieur le Ministre, si pour la colonie à fonder je redoute peu les Arabes pour l'avenir, il n'en est pas de même de ce ramassis d'étrangers venus de toutes les parties du monde pour inonder l'Algérie.
Pour activer les travaux entrepris, on a fait appel à tous les bras oisifs de l'Europe; chaque puissance, chaque localité a profité de l'occasion pour se débarrasser de ce qu'elle avait de mauvais, d'impur.
A l'indemnité accordée par l'Etat, on en a ajouté une autre, pour décider au départ des gens qui embarrassaient, dont on ne savait que faire.
Ces soi-disant colons, je les ai vus, entendu raisonner, se plaindre de déceptions; ils entendaient venir en Afrique comme en pays conquis, pouvoir s'y livrer à leurs débordements, y vivre dans l'oisiveté et dans la débauche.
Malgré la surveillance active dont ils sont l'objet, ils quittent les travaux dès qu'ils ont fait quelques économies, et se répandent dans le massif.
La douceur du climat leur permet de coucher dans les champs; partout où il y a une maison, il y a un cabaret, du vin à bon marché; dès que leurs ressources sont épuisées, ils se livrent au vol et au pillage, le travail leur étant antipathique.
Sur les assassinats qui se commettent encore journellement dans ce pays, et qu'on a l'habitude d'attribuer aux Arabes, on peut, sans se tromper, leur en attribuer une bonne part. Aujourd'hui cependant tout homme de bonne volonté trouve de l'ouvrage et gagne un honnête salaire. Que sera-ce lorsque les travaux diminueront ou lorsqu'ils cesseront ?
Je crois que des mesures devraient être prises pour faire cesser ces arrivages de gens sans aveu, qui sont déjà un embarras, et qui le deviendront tous les jours plus.
Quant aux habitants des différents villages fondés, ils sont tous débitants; aucun d'eux ne se livre à l'agriculture; leur oisiveté, leur genre de vie sont d'un mauvais exemple; j'en redoute le voisinage et le contact, et, à cause d'eux, je demande séparation complète.
La plaine de la Mitidja est sans contredit ce qu'il y a de mieux dans l'Algérie; mais outre qu'elle est malsaine, pas sûre du tout et presque tout entière en dehors de l'obstacle, qui, à mon avis, aurait dû être porté au pied de l'Atlas, on ne peut sans danger penser à l'utiliser aujourd'hui; elle est réservée à l'avenir.
Le massif est composé de vallons resserrés entre des montagnes escarpées, sans être élevées, avec quelques échappées de plaines vers la mer et vers le Mitidja; le sol en est pierreux, partout recouvert de fortes et épaisses broussailles; pour être mis en culture, il exige des défrichements longs et pénibles, de grands travaux, de l'argent.
La sécurité n'étant point complète, le colon ne devra jamais sortir sans son fusil, sans laisser une garde dans le village, sans faire veiller ses troupeaux; en un mot, il devra être continuellement sur le qui-vive.
Si ensuite il peut se mettre en sécurité, lui, sa famille et ses troupeaux, derrière l'enceinte de son village, ses récoltes n'en resteront pas moins exposées aux ravages des Arabes; il courra donc la chance de voir anéantir, en un jour ou une nuit, l'espoir de toute une année.
En présence de pareilles éventualités, de dangers certains, il faut leur faire des avantages assez grands pour qu'ils affrontent ce danger, s'exposent à ces chances.
En général, le sol, moins fertile que celui de la plaine, n'en est pas moins propre à toute espèce de culture; avec du temps et du travail on en fera quelque chose.
Voulant opérer en dehors de tout ce qui a été commencé, isoler l'exécution de mon système pour en faire ressortir la supériorité sur tous les autres, je m'abstiendrai de parler de ce qui existe, de signaler les causes qui s'opposent à un plus grand développement, et je ne m'occuperai que de fondations nouvelles.
La première chose à faire, c'est d'ouvrir des voies de communication aux communes qu'on projette : on s'en occupe, mais il faut activer ces travaux, il faut établir les fossés d'enceinte de chacune d'elles, construire les bâtiments publics qui doivent servir d'asile provisoire aux premiers colons envoyés sur place pour construire le village;
Lever le plan de la commune et de sa banlieue, faire connaître exactement la contenance à donner à chaque emplacement de maison;
Désigner sur les plans les terrains propres à la culture des céréales, à l'établissement des prairies naturelles, à des plantations d'arbres.
Faire la division de chaque nature de terrain en autant de lots que la commune devra contenir de feux; en un mot, il faut que tout soit prêt, et que le colon n'ait plus qu'à prendre possession et se mettre à sa charrue.
Ce qu'il faut essentiellement éviter pour les nouveaux arrivants, c'est un séjour forcé à Alger, une oisiveté prolongée : l'un les induirait en dépenses et diminuerait leurs ressources; l'autre leur ferait contracter de mauvaises habitudes ou les porterait à l'ennui et au dégoût.
Plusieurs systèmes sont en présence; ils sont tous le résultat d'excellentes intentions, mais, basés exclusivement sur la théorie, je dois dire que, suivis isolément, ils n'auront pas le moindre succès.
En fait de culture, et surtout de colonisation dans un pays neuf, manquant de bras et de matières premières, la théorie n'est rien; il faut une grande connaissance des besoins de l'agriculture pour apprécier la nécessité de lui faire certains avantages qui la fixent au sol en lui permettant de prospérer.
Pour réussir, il faut, en premier lieu, coloniser avec de véritables cultivateurs et non avec des gens qui en usurpent le titre. Construire un village, le peupler de soldats libérés qui n'ont peut-être jamais su ce que c'est que l'agriculture, ou qui pendant la durée de leur service on ont perdu l'habitude, et espérer qu'il prospère, c'est espérer l'impossible.
Etablir des voies de communication, des enceintes de villages, construire par-ci par-là les établissements publics, peupler le tout sans choix et avec les premiers venus, sans faire plus, c'est espérer encore avec moins de chances.
Tous ces systèmes sont d'avenir; j'y vise, mais ils ne sont pas praticables aujourd'hui.
Il ne faut pas se le dissimuler, pour commencer, et j'entends par là commencer avec certitude de succès, il faut que le colon, abrité, pourvu des objets de première nécessité, pour prospérer, n'ait point encore épuisé toutes ses ressources.
Or, il faut renoncer à l'avenir de la colonie, à son succès, ou faire prospérer ce commencement : de lui dépend tout l'avenir de la colonisation.
Il ne s'agit pas, au cas particulier, de vouloir faire de l'économie en pure perte, mais de faire une dépense utile, de la faire à propos et avec des vues d'avenir; c'est ainsi que j'envisage la question, ainsi que je vais prendre la liberté de la traiter.
Système que je propose de suivre.
Parmi les communes projetées, j'accorde la préférence à celles qui se trouvent sur le versant nord du massif, vers la mer; j'y comprends Fouka, si Monsieur le Gouverneur général veut admettre mon concours.
Eu égard à la conformation du terrain, je suppose que le territoire de chaque commune ne pourra se composer que de 3 à 400 hectares de terres cultivables; je puis me charger d'en peupler 6 ou 7 dans un délai donné.
En le faisant, je veux faire retrouver aux colons leurs anciens foyers domestiques; à cet effet, leur laisser la faculté de remplacer par des noms à eux connus les noms barbares donnés à chaque commune dans le pays.
Pour la même commune, prendre des colons de la même religion, dans le même pays, et, autant que faire se pourra, dans un rayon assez peu étendu pour qu'ils puissent se connaître ou au moins faire connaissance ensemble avant leur départ; leur donner pour une ou deux communes, selon leur importance, un ecclésiastique de leur choix, de leur pays, parlant leur langue; les faire précéder en Afrique, pour activer les premiers travaux, par un homme à eux connu, ayant leur confiance, qui devra les recevoir à leur arrivée, les conduire à leur destination, leur procurer ce dont ils auront besoin, et les mettre continuellement à l'abri de la fraude et de la duperie.
En un mot, faire qu'en arrivant en Afrique, ils se retrouvent en pays de connaissance et comme chez eux.
En opérant ainsi, je préviens l'ennui, le dégoût et je rends la nostalgie impossible.
Je réclame tout d'abord et préalablement la mise à exécution du système de M. le Directeur de l'Intérieur dans son entier : il fera les chemins, l'enceinte d'un premier village, le pourvoira de ses bâtiments publics, de ses fontaines, fera défricher un tiers au moins de son territoire.
Ces travaux préparatoires faits, j'expédierai pour cette commune le nombre de colons qui pourra y trouver asile.
Ce nombre sera composé, dans de justes proportions, de tous les états et métiers nécessaires pour que le village puisse être construit sans concours étranger, et assez de terres cultivées pour que, dès la première année, la récolte suffise à la nourriture de ses habitants.
Le reste des colons sera envoyé au fur et à mesure que les maisons seront en état de les recevoir, de manière à ce qu'ils ne soient jamais exposés à se trouver sans abri et à ne savoir où mettre leurs effets.
Pour opérer méthodiquement, n'avoir point d'encombrement, et amener, petit à petit, "une baisse dans la main d'oeuvre, en ce moment hors de prix" en Afrique, je désignerai cette première commune à entreprendre; elle sera autant que possible, au centre des autres, et dès que je connaîtrai la contenance de son territoire, le nombre de feux qu'elle devra contenir, et pendant qu'on en fera l'enceinte, pendant que l'on construira les édifices publics destinés à servirde premier abri aux colons, je recruterai, de mon côté, les gens de métier et les cultivateurs qui devront la peupler, pour ensuite en faire l'envoi, au fur et à mesure du besoin.
Cette première commune faite et peuplée avec discernement, ses habitants se mettront à la construction de la seconde, pendant que j'en recruterai la population. Marchant ainsi de commune à commune, j'atteindrai, avec le moins de frais possible, le but que je me propose.
Ces communes se connaîtront à l'avance, et par leurs noms et par leurs habitants; elles s'entre-aideront, feront un échange continuel de services réciproques. Pendant que les ouvriers seront occupés aux constructions des maisons des cultivateurs, ces derniers cultiveront et ensemenceront les champs des ouvriers, et ainsi de suite.
Les premiers travaux seront pénibles et dispendieux; mais, au fur et à mesure qu'on avancera et qu'on peuplera, la charge diminuera dans la même progression.
Chacun devant être responsable de ses oeuvres, je veux l'être de la mienne, tant à l'égard de l'Etat qu'à l'égard des colons; mais alors je demande :
Qu'on me fournisse le plan exact de chaque commune, de sa banlieue, avec indication de la contenance de chaque emplacement de maison, de chaque nature de terrain, avec division en autant de lots que de feux;
Que l'on m'accorde, à moi seul, le droit d'admettre le colon qui devra faire partie du village, de lui désigner l'emplacement de sa maison, les lots de chaque nature de terrain qui devront en faire partie, et leur contenance.
J'ai besoin d'avoir ce droit pour ne pas être exposé à de mauvais choix, à des mélanges dangereux, pour donner à chacun selon ses ressources personnelles, selon l'importance de sa famille, surtout encore pour éviter les inconvénients d'un double emploi dans les concessions.
Je serai, de plus, chargé de fixer les départs. M. le commandant du port de Toulon, M. le directeur de l'intérieur à Alger seront l'un et l'autre prévenus à temps de l'arrivée des colons et de leur nombre. Leur embarquement sera dès lors arrêté à jours fixes; ils ne seront pas mis dans le cas de séjourner pendant huit jours à Toulon, ni d'y manger leur argent.
Des mesures devront être prises à Alger, par M. le directeur de l'intérieur, pour que, à leur arrivée, ils puissent être immédiatement tranportés, eux, et leurs effets, à destination.
Voici à présent ce que je réclame pour eux :
Le colon admis aura, sur un bâtiment de l'Etat, passage gratuit pour lui, sa famille, ses effets et ses approvisionnements, jusqu'à concurrence d'un poids déterminé, à raison du nombre des membres qui en font partie.
A son arrivée à Alger, il lui sera fourni des moyens de transport gratuit pour le tout, jusqu'à sa destination.
Il sera fait à chacun concession gratuite de l'emplacement de sa maison, et d'un jardin, s'il en est établi dans l'intérieur de la commune.
Concession, à titre onéreux, de biens ruraux dans les proportions que j'aurai indiquées. Le prix de cette dernière concession sera déterminé à l'avance, soit à un capital payable à termes, soit à une redevance annuelle par hectare, perpétuellement rachetable à un denier convenu.
Il sera affranchi de toute redevance et de tout impôt sur la totalité de la concession, pendant cinq ans.
A partir et y compris la sixième année, la redevance et les impôts seront exigibles sur la moitié, quelle que soit la partie mise en culture, et sur la totalité à partir de la onzième.
L'Etat restera chargé du transport sur place des matériaux de construction achetés à Alger, pour la première commune : celle-ci une fois construite, il y établira des entrepôts ou les autres viendront s'approvisionner. Cette charge cessera pour lui aussitôt que le pays présentera par lui-même assez de ressources pour que ce transport puisse être exécuté sans trop de grands frais.
Mais ce n'est pas tout, je demande encore quelque chose :
A l'exemple de mes devanciers, j'aurais pu demander, pour ces colons, une avance remboursable à termes plus ou moins éloignés; mais, pour moi, le nom ne fait rien à la chose, et j'aborde hardiment une question nouvelle et qui, je le sais, éprouvera une forte opposition.
Ce n'est pas une demande que je demande, c'est un don; je le crois nécessaire à la réussite, plus encore pour faire prendre à l'émigration la route de l'Algérie, qui n'a pas encore été la sienne.
Mais, Monsieur le Ministre, veuillez ne vous effrayer ni du mot ni de la chose, et m'écouter encore un instant.
Le don d'une somme restreinte qui peut procurer d'immenses avantages est, à mon avis, préférable à des avances sans fin qui peuvent n'en procurer que fort peu et coûter beaucoup plus.
Expliquons notre pensée.
Le système d'une avance allèchera bien des gens, mais Dieu sait quels gens ! Des colons obérés, qui sortiront de la gêne par une porte pour y rentrer par une autre; arrivés sur les lieux, ils y vivront tant bien que mal des avances qu'on leur aura faites, et, lorsque approchera l'époque du remboursement, je craindrais de les voir se disséminer et abandonner leurs établissements pour s'y soustraire : l'Etat n'aura donc alors que peu ou pas de moyens de rentrer dans ses avances; c'est donc, en définitive, un don présenté sous une autre forme.
Avec le système des avances, mon choix se trouvera nécessairement restreint; je n'aurai que des colons obérés, qui s'accrocheront à l'avance comme à une branche de salut, sans présenter des garanties positives d'avenir, et, je le déclare hautement, ce n'est pas avec de pareils éléments que je voudrais fonder la base de la colonie : je le répète, l'Amérique est là, qui aura toujours la préférence des gens à capitaux, et ce sont ceux-ci que je voudrais lui enlever pour amener à bonne fin le projet que je médite.
Pour y parvenir il faut nécessairement leur offrir des avantages réels marquants.
Ce ne sera certes jamais pour une route, une enceinte et des terres que celles qu'on peut leur offrir, et qui n'ont au moment actuel aucune valeur, qu'ils s'expatrieront pour aller risquer leur vie, leur fortune, ni enfin pour une avance remboursable.
Si ce colon est solvable, s'il peut rembourser, il n'acceptera pas cette offre; s'il l'accepte, sa solvabilité sera douteuse, et le capital avancé pourra se trouver compromis.
Avec le système des avances vous marcherez lentement, mal, et vous ne saurez jamais quand vous vous arrêterez; recrutant à la même source, tous vos colons demanderont des avances et vous forceront, soit à arrêter l'élan en les suspendant, soit à dépasser vos prévisions primitives.
En vous réclamant un don, loin de charges les finances de l'Etat, de l'entraîner à des dépenses sans bornes, je prétends dégrever les unes, restreindre les autres, et peut-être les fixer à un chiffre beaucoup au-dessous de ce que vous présumez.
J'ai eu l'honneur de vous dire plus haut, Monsieur le Ministre, que le succès de la colonisation dépendait, avant tout, des éléments employés à son commencement, j'y ajouterai :
Pour avoir de bons éléments, commencez à combattre, à force d'avantages, la propension du pays à aller en Amérique; faites-en de tels qu'en peu de temps trois ou quatre cents bonnes familles prennent la route de l'Afrique; faites qu'elles puissent y prospérer, qu'elles puissent donner de bonnes, d'excellentes nouvelles, et votre procès est gagné.
L'Afrique, connue et appréciée, devient alors préférable à l'Amérique; elle est plus rapprochée et tout aussi fertile, et le torrent change de direction : il se jette sur ce beau pays, les véritables colons affluent; votre devoir est rempli, vous ne devez plus que votre protection.
La seule chose enfin qu'il faut, c'est de prouver jusqu'à l'évidence que le pays est bon, que son sol récompense largement les soins qu'on lui donne. Cette preuve acquise, soyez tranquille, on ne vous demandera ni dons ni avance, pas plus qu'on en demande aujourd'hui à l'Amérique.
Mais traduisons ma pensée en chiffres.
Les six ou sept communes que j'ai en vue comporteront trois ou quatre cent feux au plus, à cause de l'exiguïté de leur territoire cultivable; les colons n'en pourront être recrutés "que dans la classe moyenne", celle en faveur de laquelle j'élève la voix, parce que c'est elle qui donnera l'élan, elle qui fera connaître le pays et décidera, plus tard, ceux qui craignent encore de s'aventurer.
Destinez à ces trois ou quatre cents familles un fond d'un million à douze cents mille francs; que ce fonds soit employé avec discernement, je pose en fait que s'arrêtera le sacrifice : que ces sept communes soient mises en voie de prospérité, la colonisation marchera toute seule; on ne vous demandera plus rien.
En vous engageant, Monsieur le Ministre, à destiner un fonds quelconque à un commencement de colonisation, n'allez pas croire que ce soit pour en avoir l'administration, y puiser des bénéfices illicites; non : ce fonds, c'est l'Etat qui en fera la distribution, c'est lui qui en surveillera l'emploi, je resterai tout à fait étranger à sa manipulation.
Si ma proposition était agréée, je n'indiquerai que la somme à allouer à chaque colon : elle ne lui serait point remise en espèces; mais l'Etat payerait pour lui ses matériaux de construction, ses ouvriers, ses achats de bestiaux, de semences, etc., le tout exclusivement employé à l'amélioration de l'établissement fondé.
Si je demande à être chargé de la répartition des terres et du fonds commun, c'est que, l'égalité entre tous étant une utopie, il ne faudra pas l'introduire : chacun n'aura en terres que ce qu'il pourra raisonnablement exploiter, et en fonds que ce qu'il lui faudra pour pouvoir prospérer.
Ensuite, pour ne pas m'écarter de mon système et fonder la première commune avec les meilleurs éléments possibles, je suis d'avis de faire aux 50 ou 60 premiers colons, pour les décider et leur faire prendre cette route nouvelle pour eux, des avantages plus grands que pour les colons de la seconde; à ceux de la seconde des avantages plus grands qu'à ceux de la troisième, et ainsi de suite.
Le principal est de bien commencer, le reste s'ensuivra, et peut-être la dépense pourra-t-elle être réduite bien plus vite que je ne le suppose moi-même.
Je propose de laisser au colon le soin de construire sa maison plutôt que d'en charger l'Etat; d'abord, parce que je crois qu'il construira à meilleur marché que lui; ensuite parce qu'en la construisant lui-même, il la fera selon son goût et s'y attachera.
Je demande que l'Etat fasse les transports sur place, parce qu'en ce moment, ce serait chose impossible en Algérie à un colon; les frais de transports, s'il était obligé de les payer, quadruplerait peut-être le prix de revient de ses matériaux.
Cette charge, du reste, ne sera que momentanée : une ou deux communes construites, les voies de communication ouvertes, les colons pourront y pourvoir eux-mêmes; mais, quant à présent, il ne faut pas se le dissimuler, il y aurait impossibilité physique de le faire; ce serait, dès le début, le condamner à sa perte.
J'ai dit quelque part que la colonie naissante devra être couverte d'une protection active et intelligente : il en est une qui ne lui manquera pas, c'est la protection matérielle;
Mais je veux plus, je demande qu'on assure l'écoulement de ses produits, c'est le premier élément de succès : en conséquence, que l'Etat prenne à la colonie ses excédents en tout genre pour le service de ses troupes; qu'à égalité de prix et de qualité, il leur donne la préférence à tous autres et ne s'adresse au dehors qu'après avoir épuisé les réserves intérieures.
Si les conditions que je présente, les avantages que je réclame pour les colons étaient admis, je ne recevrais comme tels que des gens bien famés, ayant des ressources particulières, et alors j'accorderais à l'Etat un droit de contrôle sur leur emploi; j'exigerais de chaque colon qu'après le prélèvement du strict nécessaire pour son voyage et ses premiers frais d'établissement, avant la remise de son permis d'embarquement et la réception de son acte de concession, il versât dans les caisses de l'Etat l'excédent de ses ressources; et c'est sur l'emploi de cet excédent que j'accorde un droit de contrôle à l'Etat.
Mais, me répondra-t-on, c'est mettre un homme en tutelle; l'Etat n'a pas ce droit : la réponse est facile. L'Etat fera de cette obligation une condition de son don; faisant un sacrifice pour fonder une bonne colonie, il a le droit d'en stipuler les conditions; voulant sa prospérité, il a le droit de surveiller l'emploi des ressources dont elle peut disposer. Ceci ne peut faire question.
Par ce moyen, je mets sous la sauvegarde de l'Etat toute la fortune pécuniaire de la colonie naissante et en fais la garantie qu'il a le droit d'exiger; je force le colon à l'ordre, à l'économie, à un bon emploi de ses ressources.
Mais, pour obvier à toute objection et ne contraindre personne, j'accorde à tout colon la faculté de se soustraire à cette surveillance, en renonçant au fonds commun, ou en remboursant à l'Etat ce qu'il pourra en avoir reçu.
Quoique je sois partisan bien prononcé d'un sacrifice une fois fait, plutôt que d'un système d'avances remboursables, je ne rejette point tout à fait l'emploi de ce dernier; et, si mon opinion devait éprouver un refus, j'aviserais aux moyens de combiner mes idées avec l'emploi de ce système.
Je suis forcé, Monsieur le Ministre, de me répéter encore : je ne me dissimule point toutes les difficultés que mon opinion doit rencontrer; mais, parlant par conviction, avec une connaissance parfaite des moyens qu'il faut employer pour changer la propension du pays, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous parler avec la plus grande franchise, et de vous exposer sans la moindre restriction mes idées sur la manière la plus sûre et la plus économique de parvenir à la colonisation de l'Afrique.
J'aborde à présent la question de Bône.
Bône.
Le territoire de cette ville présente des plaines plus accessibles à la grande culture; il y a beaucoup de prairies naturelles; on peut les augmenter encore. Le terrain n'est pas comme à Alger, couvert de broussailles; il est au contraire annuellement cultivé par les Arabes; la sécurité est parfaite; là, plus de terre, moins de peine pour en tirer des produits, inutilité de former des villages serrés; au contraire, facilité de fonder de grandes exploitations avec une ferme au centre.
La plaine de Safsaf, derrière Philippeville, présente les mêmes avantages.
On peut, aux abords de l'une et l'autre de ces villes, former des établissements sans crainte. Les fondateurs seront reçus à bras ouverts par les autorités et les gros propriétaires de ces contrées, disposés à les protéger et à les soutenir.
Dans le préambule de mon rapport, j'ai eu le privilège de vous dire que je comptais sur deux espèces de colons : celui de la classe moyenne, que je destine à la province d'Alger, et celui de la classe riche, le fils de famille, que je destine aux territoires de Bône et de Philippeville.
Je viens de traiter la question qui concerne le premier, je vais traiter celle qui concerne l'autre.
Si, dans la province de Constantine, le fils de famille peut être satisfait, sous le rapport de la quantité et de la qualité des terres qu'on pourra lui donner, moins aventureux que le colon de la moyenne classe, il craindra encore d'exposer sa fortune, car celui-ci en a.
Cette crainte est un obstacle que j'entrevois les moyens de lever; à lui, il ne faut pas de dons, pas d'avances, mais, pour le décider à s'expatrier, il faut lui offrir une garantie d'avenir; cette garantie, voici comment je la formule.
Le colon aisé qui voudra aller fonder un établissement dans l'un ou l'autre de ces parages sera autorisé à verser dans les caisses de l'Etat toutes les ressources qu'il voudra y employer.
Arrivé sur les lieux, l'Etat lui fera, jusqu'à concurrence de son dépôt, les avances dont il aura besoin; il y aura entre l'Etat et lui compensation d'intérêts jusqu'à due concurrence; il lui sera tenu compte de ceux produits par l'excédent; il sera exempt d'impôts et de redevance pendant cinq ans; à l'expiration de ce terme, il sera autorisé à payer le prix de la concession qui lui aura été faite, soit en payant la redevance annuelle convenue, soit en payant comptant ou à termes le capital de cette même redevance.
Si dans un délai de dix ans, la colonie, pour une cause quelconque, devait être abandonnée, que, pour cette raison, le colon ne voulût plus rester, l'Etat aura à lui restituer intégralement son dépôt, sauf à disposer à son profit de l'établissement abandonné.
Passé dix ans et jusqu'à vingt, il n'aura plus à lui restituer que les capitaux payés pour l'amortissement de la redevance de concession, et passé vingt ans, plus rien du tout.
J'échelonne ainsi la garantie que je réclame, parce que je suppose que le colon aura pu économiser au bout de dix ans les frais de son premier établissement, et au bout de vingt le prix de la concession.
Je considère la garantie demandée à l'Etat comme étant sans conséquence pour lui, parce que l'abandon n'entre pas dans ses vues, n'est pas possible, et le sera bien moins lorsque la colonie sera une fois productive.
Mais, si elle est sans conséquence pour lui, elle est des plus importantes pour le colon; en effet, lorsqu'on lui dira : il vous répugne d'aller fonder un établissement agricole dans la province de Constantine parce que vous craignez d'aventurer vos fonds, de les exposer aux chances d'une guerre qui nécessiterait l'abandon; eh bien ! pour vous ôter jusqu'à l'ombre de la moindre crainte, l'Etat, outre les concessions qu'il vous offre, vous garantira pendant dix ans les fonds que vous aurez mis à fonder votre établissement, et pendant vingt ceux que vous auriez payés pour prix des concessions.
A cela plus d'objection possible, et, avec de telles conditions, il se décidera.
Quant aux avances à faire, elles ne nécessitent aucun crédit, aucune avance de fonds; l'Etat reçoit d'une main des sommes plus ou moins importantes, il les donne de l'autre en moindre quantité, et, dans aucun cas, en quantité supérieure.
Quant à l'obligation de restituer dans un certain délai, dans la prévision d'un cas de force majeure, elle est juste.
Faisant appel à ses enfants, les engageant à porter leur industrie et leur argent dans une nouvelle patrie qu'ils sont destinés à rendre productive, il est équitable qu'il leur rende leur mise de fonds, si, par une circonstance malheureuse, ils se trouvent dans la nécessité d'abandonner leurs établissements.
J'ajouterai que je restreins cette garantie aux colons régnicoles, et encore seulement aux premiers qui se rendront à l'appel qui leur aura été fait et, par exemple, détermineront les autres; car, encore une fois, il ne s'agit pas ici, comme pour l'Algérie, que d'un commencement qu'il faut faire prospérer, coûte que coûte.
Par exemple, je réclamerai pour ce colon, comme je l'ai fait pour l'autre, passage gratuit sur un bâtiment de l'Etat pour lui, sa famille et ses effets, et préférence continuelle pour ses produits agricoles pour les besoins des troupes entretenues en Afrique.
Il ne faut pas que le colon voie venir du dehors des grains et des fourrages, pendant qu'il s'en voit encombré lui-même : ce serait étouffer, dès le principe, le germe de la prospérité de l'agriculteur, son seul stimulant, la certitude de voir écouler ses produits.
L'Etat, d'ailleurs, trouvera un avantage certain à s'approvisionner auprès d'eux plutôt que d'avoir recours aux provenances de l'extérieur.
Je n'ose me flatter, Monsieur le Ministre, de voir mon système adopté dans son entier; mais, si on veut bien l'étudier, le comparer avec ceux qu'on a suivi jusqu'à ce jour, consulter les personnes qui ont, par devers elles, des connaissances pratiques en agriculture, celles qui, comme dans l'intérieur de la France, sont dans le cas, pour se procurer des fermiers, de leur fournir bâtiments, cheptels et souvent encore de leur faire des avances pécuniaires, on reconnaîtra alors, dis-je, que je suis resté dans le vrai et ne demande que le strict nécessaire pour coloniser avec espoir de succès.
J'ai reconnu dans l'Algérie des éléments de prospérité immenses, mais je ne me suis pas dissimulé les difficultés de la mise à exécution; c'est sur elle que je base mes demandes.
J'ai la profonde conviction que mon système, que je conçois mieux que je ne l'expose, obtiendra tout le succès que je fais entrevoir, s'il est mis à exécution avec le discernement qu'il réclame.
Il permet enfin d'en faire l'essai sur une moins grande échelle que celle que j'indique, puisqu'on peut en faire l'application à une première commune et juger de son effet par le résultat de ce premier essai.
Je désire, Monsieur le Ministre, avoir satisfait à la mission que vous m'aviez confiée, et je réclame toute votre indulgence pour la manière dont je vous présente le résultat.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé : ACHARD.
Notaire, Maire de Hochfelden et membre du Conseil général du département du Bas-Rhin.
Réfrences :
- Petit opuscule relié. Mai 1842. Algérie. Projet de colonisation présenté par : M. Achard, Membre du Conseil général du département du Bas-Rhin - Paris - Imprimerie royale - Mai 1842.
- ADBR - Préfecture - Emigration - Série III M.
Publié le 13/01/2009 à 12:00 par emigrationalgerie
DE LA COLONISATION MILITAIRE EN ALGERIE.
(image : http://mdame.unblog.fr/)
M. Buzelin, un ancien soldat de l'armée d'Afrique, avait profité du passage du Président de la République à Nantes, en 1875, pour lui faire remettre un projet de colonisation militaire de l'Algérie.
Ce projet rejoint les idées de Bugeaud, "ense et aratro" (l'épée et la charrue), qui n'avaient pas reçu un accueil favorable quelques années avant.
Nous reproduisons ici le texte intégral.
DE LA COLONISATION MILITAIRE EN ALGERIE.
A Monsieur le Président de la République, duc de Magenta.
Monsieur le Maréchal,
Permettez à un ancien soldat de l'armée d'Afrique, de soumettre à votre haute appréciation une courte notice sur l'Algérie.
J'ai été frappé de la situation de notre grande colonie, qui reste privée des réserves que l'armée continentale possède d'après la nouvelle loi militaire, et mon étude a pour but de lui donner ces réserves en attachant au sol algérien des soldats cultivateurs qui seraient les auxiliaires de l'armée d'occupation, tout en contribuant puisamment au développement agricole de l'Algérie.
Mon projet répond, je crois, a des besoins politiques, agricoles et militaires.
Il ne réclamerait strictement du colon-soldat que les obligations de services imposées à tout Français par la nouvelle
loi sur le recrutement et pourrait être appliqué sans qu'il en résulte presque aucune charge pour le Trésor.
Si j'ai été assez heureux pour émettre quelques idées utiles, vous les dégagerez, Monsieur le Maréchal, d'une étude à peine ébauchée, qui demanderait de longs développements.
Le chef de l'Etat n'a pas oublié qu'il a été plusieurs années gouverneur général de l'Algérie, et que les champs de bataille africains l'ont conduit, par les glorieuses étapes de Malakoff et de Magenta, à la première magistrature du pays.
En lui parlant de l'Afrique, je suis certain de trouver un auditeur sympathique et bienveillant, et si je me suis trompé, si mon petit travail ne renferme aucune idée pratique, j'aurai au moins cette consolation, d'avoir cherché dans la mesure de mes forces, à donner à notre colonie africaine une preuve d'attachement et de souvenir.
Veuillez croire, Monsieur le Maréchal, à l'assurance du profond respect et de l'entière soumission de votre très-humble serviteur.
BUZELIN.
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PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE
Versailles, le 28 août 1874.
Monsieur,
Le Maréchal Président de la République a eu sous les yeux l'intéressant travail sur l'Algérie que vous lui avez remis lors de son passage à Nantes, et il me charge de vous informer qu'il l'a soumis à l'étude de M. le Ministre de la Guerre.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
Le Lieutenant-colonel, chef du cabinet.
Signé : L. ROBERT.
Monsieur BUZELIN, à Nantes.
Texte du projet de Buzelin :
DE LA COLONISATION MILITAIRE ET DES RESERVES EN ALGERIE.
D'après la nouvelle organisation militaire, l'Algérie est occupée par le 19ème corps d'armée; mais comme tous les régiments déjà existants et ceux de nouvelle création sont répartis dans les dix-huit corps organisés en France, il en résulte que l'armée d'Afrique ne possédait en propre que ses régiments spéciaux : les Zouaves, les Tirailleurs indigènes et la Légion Etrangère, pour l'Infanterie, les Chasseurs d'Afrique et les Spahis, pour la cavalerie. Je laisse de côté les compagnies de Bataillons disciplinaires.
L'effectif de ces différents corps ne donnant pas la force reconnue nécessaire pour l'occupation de notre colonie, il a fallu y rattacher des régiments tirés du continent, et, par là, affaiblir les corps d'armée qui les fournissent, en brisant l'unité de commandement que l'on a voulu établir.
Il sortira certainement de cette situation la nécessité de créer de nouveaux régiments, pour compléter les divisions africaines; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, les militaires qui auront terminé leur service actif en Algérie, ne s'y fixant pas, rentreront en France dans leurs foyers, pour passer dans la deuxième partie du contingent, et le 19ème corps d'armée ne possèdera jamais les puissantes réserves que la nouvelle loi militaire à créées pour les autres divisions territoriales.
Il y a là une anomalie frappante : cette grande province algérienne, dont l'assimilation à la Métropole est loin d'être achevée, et que des tentatives insurrectionnelles transforment périodiquement en champ de bataille, reste ainsi dépourvue des éléments de force et d'organisation que l'on se préoccupe d'augmenter partout, et qui lui sont, néanmoins, plus nécessaires qu'à nos autres provinces de France.
Qui n'en verrait le danger ? Au lieu de devenir une source de revenus et un appui, notre colonie restera à l'état de conquête onéreuse, conquête sans cesse remuée, où le rebut du continent se réfugiera seul, pour y préparer à l'aise des agitations politiques ou sociales à côté des agitations indigènes.
Veut-on y remédier ? Un seul moyen est efficace et pratique : il faut donner à l'Algérie des réserves militaires, sédentaires, indentiques à celles de France. Par ce genre de colonisation, on peut arriver au but souhaité, sans créer de lourdes charges pour notre budget, et c'est à ce double point de vue que je vais essayer de traiter la question, au moment où une commission spéciale s'occupe de la réorganisation de nos forces.
Le système que je propose n'est pas nouveau et fut employé avec succès dans l'antiquité par les peuples conquérants.
Les Romains, notamment, qui étendirent si loin leurs conquêtes, n'assurèrent leur domination qu'en distribuant à leurs légions victorieuses les terres des vaincus; leurs camps ont été, dans les Gaules, le berceau de nos plus vieilles cités.
Je ne veux pas dire que nous devions déposséder les Arabes; mais il existe en Algérie assez de terrains dont le gouvernement peut disposer et qui siffiront longtemps encore aux besoins de la colonisation.
Nous sommes dans la vieille Mauritanie, en présence des mêmes civilisations, toujours vaincues et jamais soumises, que les Romains eurent à subjuger. Si ce grand peuple sut faire de ce pays l'un de ses greniers d'abondance, nous pouvons, à son exemple, par la colonisation militaire, paralyser à l'avenir toute insurrection et mettre en culture un sol vaste et fertile, qui ne réclame que des bras pour produire et dont l'agriculture, en plus de quarante années, n'a pu mettre en rapport qu'une faible partie.
Quelle est en effet la situation de notre colonie ? Quels résultats a-t-on obtenus ? Certes, de grands travaux ont été faits, des ports ont été creusés, des routes tracées; les villes déjà existantes ont été agrandies, de nouvelles villes bâties, des villages jetés autour de ces villes comme banlieue.
Ces résultats sont dus à la puissance de l'administration et au concours de notre armée. Mais la colonisation, qui ne remonté guère qu'à l'année 1848, laisse encore beaucoup à désirer; malgré la création de grandes compagnies (1), organisées pour favoriser la culture, une faible partie du Tell se couvre de moissons.
Nous ne sommes, pour ainsi dire, que campés sur le littoral, et l'intérieur de l'ancienne Régence ne nous appartient que par l'autorité qu'y exercent les bureaux arabes.
En effet, le territoire militaire sur lequel vivent les tribus nomades, est resté forcément en dehors de la colonisation, si ce n'est autour des postes occupés par nos troupes, où quelques rares colons ont pu s'établir sous la protection de nos armes.
C'est sur ce dernier territoire que doit porter l'effort de la colonisation militaire, parce que là nous devons créer une force armée assez nombreuse pour résister à toute agression et empêcher à l'avenir tout soulèvement.
La tribu, avec son organisation et sa mobilité, est toujours redoutable. Il est à craindre qu'égarée par les prédications fanatiques de ses marabouts, elle ne tente, à chaque génération nouvelle, de secouer le joug, pillant, incendiant les fermes isolées, égorgeant les Colons, comme dans la dernière insurrection qui a suivi nos désastres.l'h
La colonisation militaire est la seule barrière efficace à opposer à la turbulence des tribus. Poste avancé de la civilisation et de l'armée, elle isolerait les Arabes et empêcherait leurs contingents de se réunir. Force de résistance, elle serait aussi une force de civilisation : laborieuse et disciplinée par l'habitude de l'obéissance, cette nouvelle population seconderait les efforts de l'Administration, implantant au milieu même des indigènes les moeurs de la famille et des pays civilisés.
Car, il faut bien l'avouer, ce concours, il ne faut pas l'attendre de la population européenne, que la statistique évalue à 200.000 habitants. Cette population n'est, pour la trop grande partie, qu'une agglomération de déclassés, d'esprits remuants, rebelles à toute espèce d'autorité, de gens sans
morale, sans religion, ennemis nés de notre armée, par cela seul qu'elle est et a été la sauvegarde de l'ordre et de la société.
La nouvelle force à créer doit être composée d'éléments spéciaux, mais en lui conservant l'organisation militaire et sans lui imposer d'autres obligations que celles qui résultent, pour tout Français, de la nouvelle loi sur l'armée.Elle ne peut, en outre, se recruter que par le volontariat.
En effet, le régiment est composé de toutes les classes de la Société, d'individus appartenant à toutes les professions, la plupart étrangers à la culture du sol. Et si, en temps de guerre, on peut obliger tous les soldats à manier la pelle ou la pioche pour l'ouverture des tranchées ou la construction des redoutes, à tous les travaux que nécessitent l'attaque ou la défense, on ne saurait les astreindre à un travail permanent de colonisation.
On ne peut donc employer que des agriculteurs ou des hommes exerçant celles des professions qui se rattachent à la culture; et ces hommes ne peuvent être que des volontaires.
Je sais bien que l'on peut faire cette objection : "Trouveras-t-on assez d'hommes de bonne volonté, dans chaque contingent, qui consentiraient à s'établir en Algérie ?" On dira encore : Que le paysan français n'émigre pas volontiers; que jusqu'à ce jour, il s'est trouvé dans l'armée d'Afrique fort peu de soldats disposés à s'établir dans ce pays, bien que tous aient pu apprécier la fertilité du sol algérien.- La réplique est péremptoire.
Les soldats qui ont résidé dans notre Colonie, n'auraient pu avoir l'idée de s'y fixer que s'ils avaient possédé le capital nécessaire à leur établissement. Avant la nouvelle loi militaire, tous les fils de cultivateurs aisés se faisaient remplacer et ceux qui servaient le pays ne possédaient rien ou fort peu de chose; ils appartenaient à une famille nombreuse ou étaient fils de simples journaliers. Du reste, même avec un petit capital, tout Colon de bonne volonté, réduit à ses seuls efforts, aurait été paralysé par l'isolement, par le défaut de sécurité, toutes choses auxquelles on ne remédie qu'en agglomérant les populations. (2)
A la suite de la révolution de 1848 et des journées de juin, le gouvernement français, voulant éloigner de Paris des individus suspects, a fait un essai de colonisation avec des éléments aussi hétérogènes que possible. Mais, déportation déguisée, cet essai ne pouvait qu'être funeste à l'organisation de l'Algérie, en même temps qu'il était onéreux pour l'Etat. Il a presque complètement avorté, malgré toutes les dépenses du gouvernement et les facilités offertes aux Colons, dont plusieurs n'étaient que d'anciens insurgés peu soumis, point laborieux, et d'ailleurs étrangers au travail agricole. Depuis lors, quelques centres de population ont prospéré avec des éléments mieux choisis, et, de nos jours, les malheureux Alsaciens qui ont voulu rester Français, sont établis en groupes agricoles, seule condition de succès, et à l'aide de capitaux réunis pour cette oeuvre patriotique; car les difficultés financières s'opposent partout et toujours et l'établissement de familles nombreuses sans capital, n'ayant que leurs bras, sur des terres désertes, sans aucun abri, où il faut semer longtemps avant de récolter, où, en un mot, toutes les conditions de la vie humaine sont à créer.
Si la majorité des paysans français, lorsqu'ils ont satisfait au service militaire, retournent s'asseoir au foyer paternel, il s'en trouve un certain nombre qui, après leur libération abandonnent la charrue. Ce sont les déshérités de la fortune, ceux qui n'ont pas de terres à cultiver. Ils vont dans les villes, frapper à la porte des grands industriels, s'offrant comme manoeuvres, ou encore sollicitent leur entrée dans les chemins de fer comme hommes d'équipe; mais tous ne peuvent trouver du travail, et le nombre en est grand encore.
Eh bien ! ceux-là souscriraient à un engagement qui, sans leur imposer d'autres obligations que celles du service fixé par la nouvelle loi sur le recrutement de l'armée, leur donnerait la certitude d'arriver, par le travail, à la situation de propriétaires. Pour l'homme seul ou qui n'a rien, c'est une chose tentante que la possibilité de se créer un avoir et une famille.
Comme il faut environ deux ans pour donner au soldat l'instruction militaire, la discipline et l'amour du drapeau, c'est aux militaires de toutes armes, ayant
deux années de services effectifs et se recommandant
par une conduite irréprochable, que l'on ferait appel pour la colonisation militaire.
En prenant 1.500 hommes (ou environ un pour cent du contingent annuel), on pourrait opérer à raison de 500 hommes et simultanément dans chacune des trois provinces.
Les nouveaux Colons seraient réunis sur l'emplacement choisi d'avance, avec armes, bagages, campement, et les moyens de ravitaillement que nécessite une troupe en campagne.
Le terrain, répondant aux conditions stratégiques d'hygiène et de fertilité, devrait fournir en quantité suffisante l'eau potable si rare en Algérie; et, du reste, à l'aide de puits artésiens, essayés avec succès, on est certain aujourd'hui de trouver partout l'eau nécessaire.
Le nombre d'hectares à attribuer à chaque homme devrait être calculé suivant les besoins de la moyenne culture, et j'entends par moyenne culture celle qui nécessite l'emploi de la charrue, mais à laquelle suffisent le cultivateur et sa famille, sans le concours de bras mercenaires; huit à dix hectares me paraissent indispensables.
Chaque groupe de 500 hommes serait réparti en cinq villages entourés d'un fossé, assez rapprochés pour se porter un mutuel secours en cas d'attaque, sans pourtant forcer le Colon à faire un trop long trajet pour se rendre à son travail.
Les maisons, composées de deux chambres au rez-de-chaussée, seraient des plus modestes, et par économie on pourrait les couvrir d'une simple terrasse, comme les maisons arabes.
Un petit camp retranché, placé au centre des villages, servant de place d'armes, et qui, par la suite, pourrait donner naissance à une petite ville, renfermerait des magasins avec des logements pour les officiers. Enfin, je n'oublierai pas une modeste église pour les besoins du culte; car la religion, qui est la base de toute société, ne saurait être bannie, sans que tout s'écroule : famille, autorité, morale.
Les Colons pourront puisamment aider aux travaux nécessités pour leur établissement, comme terrassiers ou manoeuvres; mais on ne saurait bâtir sans le secours d'ouvriers d'art, et ce concours on le demanderait à l'armée. Une compagnie auxiliaire de cent hommes détachés de l'armée d'Afrique suffirait, avec l'aide des Colons, pour élever dans une année les constructions nécessaires.
Les ouvriers d'art recevraient une haute-paie de 0,60 c. ou 0,75 c. par journée de travail, et on allouerait aux Colons eux-mêmes un supplément de solde, car les vivres de campagne ne saurait suffire à des hommes soumis à une tâche laborieuse.
En ajoutant à ces dépenses celles occasionnées par l'achat des matériaux que l'on pourrait trouver sur place, du bétail, des outils de travail, etc., on atteindrait un chiffre assez élevé. Mais je vais mettre à l'avoir les économies et les recettes qui doivent les diminuer et peut-être les balancer.
Je retranche d'abord la dépense comme nourriture et solde des cinq cents hommes s'ils étaient restés en garnison et sans rien produire, et j'y ajouterai le bénéfice que l'Etat retirera de leur main-d'oeuvre.
Pour obtenir ce résultat, les travaux d'art seront menés de front avec le défrichement, et, dès la première année, on aura mis assez de terrain en culture pour subvenir à la nourriture de la colonie, surtout si l'on ajoute aux produits du sol, l'élevage des bestiaux, sans lequel il n'existe pas de prospérité agricole : cette ressource si précieuse ne saurait être négligée. Puis, comme le Colon, recruté avec deux années de service, n'entrerait en possession du sol qu'après la cinquième année de service actif, il produirait pendant deux ans pour le compte de l'Etat qui disposerait à son profit de l'excédent des récoltes.
Il est encore une économie à mettre en ligne : J'ai dit que les Colons seraient recrutés dans tous les corps, et il s'ensuit qu'un cinquième environ de l'effectif étant tiré de la cavalerie, on pourrait nourrir les chevaux sur la domaine colonial sans aucune dépense pour le Trésor. Cette dernière hypothèse me fait émettre le voeu que, non seulement le contingent de cavaliers reste monté, mais qu'il le soit avec des pouliches.
Il serait important que l'élevage du cheval arabe, si précieux comme monture, fût obligatoire dans les colonies militaires, et qu'on forçât chaque famille à entretenir un cheval de combat, soit comme redevance pour les terrains concédés, soit en lui donnant une légère indemnité. On trouverait ainsi une facilité pour la remonte et une ressource inappréciable en temps de guerre.
Enfin, l'effectif des officiers serait très-inférieur à celui des corps actifs : un capitaine commandant, un lieutenant ou sous-lieutenant par village, suffiraient avec le cadre des sous-officiers, caporaux ou brigadiers, pris parmi les Colons, pour des exercices hebdomadaires, le dimanche, et organiser la résistance en cas d'attaque.
Je crois avoir démontré, par ce qui précède, que les dépenses de premier établissement seront en partie couvertes, et on peut prévoir que le reliquat en débet ne serait que momentané. En effet, dans un avenir prochain, la mise en culture des concessions militaires se traduira par une augmentation dans le produit des douanes, et plus tard les impôts que paieront les nouveaux centres de population, lorsqu'ils seront érigés en communes, contribueront puissamment à l'assiette du budget algérien.
Dans la deuxième année de résidence et alors que les constructions seront achevées, le Colon pourra se marier et toute facilité devra lui être donnée pour prendre une compagne. Sans famille, il aurait la nostalgie du clocher et abandonnerait fatalement sa concession. La femme est l'âme du foyer, et c'est à elle que tous les travaux domestiques sont dévolus. Ici se place une objection qui a sa valeur - On peut craindre que le Colon ne puisse se créer une famille; et il est certain qu'isolé de toute population européenne, loin des villes, avec lesquelles il n'aura pu encore nouer des relations, il faudra nécessairement pour qu'il puisse se marier, qu'on lui donne une permission pour venir en France, y choisir une compagne. Mais tout le monde sait que l'ouvrier des champs se marie beaucoup plus jeune que celui des villes, et il est bien peu de jeunes paysans qui, lorsqu'ils sont appelés sous les drapeaux, n'aient déjà choisi la femme qui doit un jour partager leurs labeurs.
Enfin, n'aurait-on pas la ressource des orphelinats, où le Colon trouverait des jeunes filles honnêtement élevées et lui offrant toute garantie ? N'oublions pas que ce sont ces jeunes filles qui, au siècle dernier, devinrent les épouses ou les mères de ces héroïques Canadiens, descendants de nos vieilles phalanges, qui luttèrent avec tant de gloire contre les Anglo-Américains; abandonnés de la mère-patrie, écrasés par le nombre, ils surent mourir pour l'honneur du drapeau français.
Après ses cinq années de services actifs, le Colon, en passant dans la réserve de l'armée active, entrerait en possession de son petit domaine; mais il n'en deviendrait définitivement propriétaire que quatre années après, lorsqu'il passerait dans l'armée territoriale.
Au moment où le groupe de Colons cessera d'appartenir à l'armée active, les villages qui le composent pourraient être érigés en communes; mais les Colons conserveraient, pendant le temps qu'ils appartiendront à la réserve de cette armée, leurs armes, leur équipement et leurs vêtements, dont ils demeureraient responsables envers l'Etat. La dépense d'habillement serait presque nulle, puisque comme réserve de l'armée, le Colon ne prendrait la tenue militaire que pour les revues ou exercices auxquels il serait astreint.
Nul doute qu'après sept années de séjour en Afrique, le soldat-colon ne soit assez attaché au sol pour ne plus le quitter, et que, marié, père de famille et propriétaire, il ne considère l'Algérie comme une seconde patrie.
Si chaque année on peut établir ainsi 1.500 soldats, une période de dix années suffirait pour constituer une force défensive imposante; mais aussi, une force productive qui, en développant l'agriculture, contribuerait puissamment à la prospérité générale.
En effet, en admettant que 10.000 soldats seulement sur 15.000 restent attachés au sol, on peut calculer d'avance l'immense résultat que l'on obtiendrait par la présence de 10.000 familles formant, avec la moyenne de deux enfants par ménage, une population de 40.000 âmes.
Mais, pour atteindre ce résultat heureux, il faudra conserver parmi les Colons les vertus qui font la force de nos campagnes : l'ordre, l'économie et la sobriété. Il faudra les prémunir contre l'abus des liqueurs fortes, qui sont la plaie de la population algérienne, et surtout de l'absinthe, qui ôte la raison et triomphe en peu de temps des constitutions les plus robustes. Il suffira, pour obtenir ce but, d'interdire l'accès des villages militaires à ces industriels qui pullulent en Afrique et ne vendent que des boissons frelatées; puis d'imposer aux Colons l'obligation de se vouer entièrement aux travaux de l'agriculture jusqu'au jour où ils seront devenus propriétaires et affranchis alors de toute tutelle de l'armée.
Le 19ème corps trouvera dans cette robuste population toute française, cette solide réserve qui, sans elle, lui aurait toujours manqué, et permettrait, sans doute, de réduire l'armée d'occupation; et si une nouvelle guerre appelait au secours de la patrie notre vaillante armée d'Afrique, les Colons militaires assureraient, en son absence, la sécurité du pays.
J'ai esquissé à grands traits un projet qui réclamerait une plus longue étude; je crois avoir démontré, tout en ménageant les finances de l'Etat, qu'il répond à des besoins politiques, militaires et agricoles; et s'il est jugé pratique par les hommes illustres qui s'occupent de notre réorganisation militaire, je me réjouirai d'avoir contribué à la prospérité de notre belle colonie.
En France, les populations rurales, obéissant au seul instinct conservateur que détermine chez elles la possession du sol, contrebalancent les mauvais courants de l'opinion et les agitations démagogiques des villes.
En Algérie, la colonisation militaire, en implantant des éléments de même nature que notre population française rurale, éléments laborieux, honnêtes, et d'ailleurs maintenus pendant plusieurs années sous la direction administrative et militaire du gouvernement, procurerait encore de plus grands bienfaits. Elle permettrait en peu de temps d'atténuer la détestable population européenne qui fermente sur notre littoral algérien, et d'opposer au flot toujours menaçant de l'insurrection indigène, une digue solide et désormais infranchissable.
Et devenue, par cela même, une province productive et sûre, l'Algérie serait pour la France une gloire, une ressource et un appui.
Buzelin.
Nantes, Imp. Merson, rue du Calvaire, 8.
Texte imprimé, monographie. Auteur : Buzelin (18..-18..); ancien soldat de l'armée d'Afrique.
Titre : "De la colonisation militaire et des réserves en Algérie."
Publication : Nantes; impr. de Merson (1875).
Notice n° : FRBNF30181275.
(1) Les grandes compagnies. Napoléon III préféra, à la colonisation individuelle et privée, l'action de grandes compagnies financières. En 1853, il autorisa une association de banquiers suisses, la compagnie Genevoise, à coloniser les environs de Sétif.
Présidée par le comte Sauter de Beauregard, elle se vit attribuer 20.000 hectares de terres cultivables.
En 1864, une seconde compagnie se réservait les plaines de l'Habra et de la Macta. Baptisée Société de la Macta et de l'Habra, elle recevait 24.100 hectares et s'engageait à construire un barrage de 30.000.000 de mètres cubes, un réseau d'irrigation et envisageait l'assèchement de la plaine de la Macta.
En 1868, enfin, la Société Générale Algérienne décidait de financer des travaux de colonisation et achetait 100.000 hectares de terres situées dans les trois provinces de l'Algérie, au prix de 1 franc de rente par hectare, payable pendant 50 années.
Mais les résultats ne furent pas une réussite, les Compagnies se bornant à louer leurs terres à des indigènes et non à y établir des colons.
(2) C'en était assez pour éloigner de l'Algérie les jeunes soldats cultivateurs d'origine, et que le désir de s'établir dans des conditions favorables aurait certainement rattachés à la colonie africaine, s'ils y eussent trouvé la possibilité de s'y créer un patrimoine et un foyer à peu de frais.